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Exclusif/ Entretien avec l’islamologue Saïd Djabelkhir: « Séparer la religion de la politique »

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Islamologue et fondateur du Cercle des lumières pour la pensée libre (CLPL), Saïd Djabelkhir  œuvre depuis quelques années, dans le sillage de Mohamed Arkoun et de nombreux autres néo-réformistes musulmans, au renouveau de la pensée islamique.  Il veut  que  la Tradition soit expurgée de tous les hadiths fabriqués de toutes pièces, qui sont souvent en flagrante contradiction avec  le coran. Loin du conservatisme et du conformisme, il lutte pour  faire de la religion, un outil capable d’insérer les sociétés musulmanes  dans la modernité. Sa pensée critique et son audace intellectuelle  déplaisent évidemment aux « takfiristes » de tous bords réfractaires à tout nouvel effort d’interprétation coranique ou de  relecture de la Tradition. Pour lui, les élites religieuses éclairées doivent s’engager en urgence dans la conscientisation des masses sur la nécessité d’une réforme religieuse qui  doit être en harmonie avec les exigences de la modernité. Ecoutons-le.

L’Express DZ: Depuis quelque temps on assiste dans certains pays à l’exemple de l’Egypte, de la  Syrie,  de l’Irak, de la Tunisie, à la naissance d’un mouvement islamo-philosophique qu’on peut appeler selon les mots du Tunisien Mohamed Tahar Ben Achour de « Tahrir wa Tanwir »(libération et conscientisation) qui  prêche une nouvelle relecture du coran et de la Tradition. En Algérie, vous êtes le seul diplômé en sciences islamiques à notre connaissance, à s’inscrire dans ce mouvement ?

Saïd Djabelkhir : Effectivement je ne connais pas d’autres islamologues algériens et vivant en Algérie qui s’inscrivent dans ce mouvement. Ils doivent bien exister, mais je crois qu’ils ont peur de dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas, car il faut avoir beaucoup de courage pour affronter une société comme la nôtre qui fait de la religion une matière à consommer au lieu d’en faire une matière à réfléchir avec des outils critiques et des questionnements modernes qui reflètent les besoins de l’Homme d’aujourd’hui, ici et maintenant.

Beaucoup de symboles de ce mouvement néo-réformiste, Faraj Fouda ont payé de leur vie leur efforts de libérer la pensée islamique. Les pays musulmans sont-ils condamnés à tuer tous ceux qui s’opposent aux conceptions traditionnelles ? Sortiront-ils un jour de la « clôture dogmatique » imposée depuis Ibn Taymiyya et Al Ghazâlî ?


Pour que les musulmans sortent de cette « clôture dogmatique », il faut un grand travail, un travail étudié et de longue haleine, ça ne peut pas se faire du jour au lendemain. Il y aura des sacrifices à faire, vous avez cité le regretté Faraj Fouda, mais il y en a d’autres. Ce travail ne doit pas être un effort individuel, mais plutôt collectif. C’est un travail d’institutions dirigées par des académiciens et des intellectuels. Et quand je dis institutions, je parle de laboratoires universitaires et de centres de recherches, relayés par des médias lourds, des réseaux sociaux sur la toile bleue et des maisons d’Edition. Et c’est pour cette fin (entre autres) que j’ai fondé le Cercle des lumières pour la pensée libre (CLPL) en 2014. Ce travail demande des moyens matériels. Malheureusement l’argent se trouve toujours dans le mauvais camp.
Il faut savoir que les Saoudiens à eux seuls, depuis 1979 à ce jour, ont dépensé plus de 64 milliards de dollars pour propager l’intégrisme. Ce chiffre peut vous donner une idée sur l’ampleur des dégâts causés au sein des sociétés arabes et musulmanes par les mouvements et institutions islamistes qui ont été et continuent à être financées par l’Arabie Saoudite et le Qatar. Pour remédier à cette situation, il y a énormément de travail qui nous attend.

 Tout ce qu’on appelle,  depuis le 18e siècle  comme de la « réouverture des portes de l’ijtihad », n’est en fait que de la réactualisation et  de la répétition de ce qui a été dit dans les dix premiers siècles de l’islam. Du mouvement de Mohamed Abdelwahab ,à Seyyed Qotb, en passant par Djamal Eddine Al Afghani , Al Mawdûdi et  Ibn Badis, tous ses réformateurs n’ont fait que reprendre ce qu’ont dit et écrit  les anciens « Cheikhs el islam ».  Pour la majorité des musulmans, l’ijtihad consiste uniquement à revivifier la sunna. Votre avis ?

Le mouvement islahiste de Mohamed Abdou disciple de Djamaleddine El Afghani, a marqué une régression très grave avec Mohamed Rachid Réda, l’élève de Mohamed Abdou.
En effet, au lieu de continuer sur le chemin de la primauté de la raison sur les textes, comme l’a fait son maitre, Mohamed Rachid Réda a fondé une idéologie et un mouvement salafistes, qui avaient pour but de restituer Le Califat qui a été aboli par Mustapha Kamel Atatürk en 1924. Il se trouve que Hassan El Banna (fondateur de l’organisation des Frères musulmans en Egypte en 1928) était le disciple de Mohamed Rachid Réda. La Boucle est bouclée et la suite on la connait.
Le financement de la revue El Manar de Mohamed Rachid Réda (dont le premier numéro avait vu le jour en mars 1898), et de l’organisation des Frères musulmans était assuré pas les Saoudiens. De même que la revue El Manar avait beaucoup d’influence sur le mouvement réformiste en Algérie à partir des années 1900, et bien avant le fondement officiel de l’Association des oulémas en 1931. C’est la raison pour laquelle on ne doit pas s’étonner quand on apprend qu’il y avait des membres de l’Association des oulémas musulmans d’Algérie (tels que Cheikh El Fodil El Wartilani), qui étaient en même temps des membres actifs de  l’organisation des Frères musulmans d’Egypte, et ce du vivant de son fondateur Hassan El Banna. Sayed Kotb le grand théoricien des Frères musulmans, était derrière les premiers mouvements djihadistes armés qui ont vu le jour en Orient, sachant qu’il n’a rien inventé, car Hassan El Banna avait déjà fondé bien avant lui, une organisation secrète armée qui a exécuté plusieurs attentats en Egypte et qui a assassiné plusieurs hommes politiques égyptiens à l’époque du roi Farouk premier.

Actuellement plusieurs exégètes coraniques contemporains qui veulent reconstruire la pensée et le discours islamique estiment qu’il  faut réviser les recueils de hadiths, qui sont, après le coran la seconde source de l’législation.  L’Arabie saoudite s’est lancé en 2017 dans cette voie, on ne sait pas encore qu’est ce que cela a donné. Mais pour qu’un tel projet soit accepté par tous les masses musulmanes qui pourrait et qui devrait piloter  projet?

Ce projet ne peut pas être l’œuvre d’individus combien même ils seraient spécialistes en la matière. Un tel projet devrait être pris en charge par des universités et des centres de recherche qui regrouperaient des spécialistes éclairés, réformistes  et surtout ouverts sur la science et les différents courants philosophiques et sur les sciences de l’Homme et de la société, avec tous les moyens matériels qu’il faut.

Si l’on procède à la révision de la tradition, les lois de  jurisprudence  (Fiqh ) qui en découlent doivent à leur tour  être revues  , c’est un chantier immense qui demandera des années. Que faire pour aller vite et bien?


On ne peut pas aller vite, car si l’on va vite on risque de bâcler le travail. Ce chantier est effectivement immense. Cette immensité est très facilement vérifiable dans les
œuvres de notre regretté Mohamed Arkoun. Ce travail prendra le temps qu’il faudra, l’essentiel est de commencer. Et je pense que les moyens technologiques qui sont disponibles aujourd’hui, nous aideraient à gagner du temps. Mais en attendant que ce travail soit fini, il y a un autre travail pédagogique très urgent qui doit être fait et qui ne peut pas attendre, c’est celui de la conscientisation (Tanwir) de la nécessité de cette réforme religieuse. C’est un grand travail de vulgarisation pour lequel les élites religieuses éclairées devraient s’engager de toute urgence.

Les pays musulmans parviendraient-ils un jour à séparer la religion de la politique ?

 

C’est une nécessité. Et si les musulmans ne la font pas, les autres nations les obligeraient un jour à le faire malgré eux. Le monde change, et si nous ne changeons pas avec lui, il va nous changer de force où pire encore : nous éliminer.

Un dernier mot

Il est grand temps que les musulmans comprennent qu’ils ne détiennent pas lé vérité absolue, que personne ne détient d’ailleurs. Et qu’ils ont le droit de penser et croire ce qu’ils veulent, mais ils ont le devoir d’être à l’écoute du monde et de vivre en paix avec lui. Mais avant cela il faudrait qu’ils apprennent déjà à vivre ensemble en paix avec nous même, c’est à dire entre citoyens d’une même nation.

 

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