Abdelkader Gouchene, Écrivain: « Les différents systèmes de gouvernance qui se sont relayés depuis l’Indépendance ont réussi à rendre l’Algérien méconnaissable à lui-même »

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Abdelkader Gouchene, auteur du roman « L’Amour sublime » paru  en 2018, revient avec un nouveau roman « L’Appel des sirènes » qui sortira en librairie avant la fin de cette année. A cette occasion nous l’avons interrogé sur le contenu de ce roman qui relate des faits réels ayant pour cadre, notamment, l’Algérie des années 1940. 

L’Express DZ : Votre roman « L’Appel des sirènes » va sortir avant la fin de cette année. Vous racontez encore une histoire tirée de faits réels. Vous avez un penchant très prononcé pour le réalisme, n’est-ce pas ?

Abdelkader Gouchene : C’est vrai, ce roman est basé sur des faits réels, beaucoup d’histoires identiques se sont passées un peu partout dans les villages de Kabylie. Une histoire qui me tenait à cœur, surtout de la partager, évidemment avec tout ce qui est lié à l’environnement social et les coutumes ancestrales. Oui, j’aime bien fouiner comme un archéologue dans les différents sites du terroir, du pan de notre histoire qui sont un gisement inépuisable. Des histoires véridiques et en plus sensationnelles qui ne demandent qu’à être portées à la connaissance du public. Je trouve aussi que c’est une autre manière d’écrire que d’inventer des histoires et de mettre à rude épreuve l’imagination. Il suffit juste de baisser la main et de ramasser ces innombrables pépites, vécues par nos ancêtres. Beaucoup d’entres elles ont disparu, en raison de l’oubli et du décès des témoins oculaires de ces faits. Chaque mort d’une personne vieille, c’est une partie de nos us & coutumes qui rejoint la terre. Le cimetière n’a pas une grande mémoire, juste de la taille d’une pierre tombale, il ne retient que le nom du mort, mais pas son histoire.        

 A travers l’histoire de Mohand qui se déroule dans les années quarante, vous décrivez également en arrière-plan, le quotidien insoutenable du peuple algérien sous l’occupation française. A lire le roman, on serait tenté de dire que l’histoire de Mohand toute aussi palpitante qu’elle est,  a servi de prétexte pour  décrire et dénoncer les exactions de la colonisation française. Est-ce le cas ?

Cette histoire qui s’est déroulée en cette période cruciale non seulement de l’Algérie qui était sous domination française, mais aussi du monde entier qui fut sous les soubresauts de la Deuxième Guerre mondiale, avait un impact très marqué sur la vie et le quotidien des Algériens. Il était déjà très difficile de survivre en temps de paix, alors avec le déclenchement de cette guerre, la vie était devenue insupportable à nos compatriotes. En ce qui concerne les exactions du colonialisme, il est trop tard de les dénoncer, mais il est temps de les relater pour les faire connaitre aux nouvelles générations. Beaucoup d’anecdotes, dans les deux romans me sont racontées par mes parents, mes proches, mes voisins et d’autres gens qui ont vécu cette période. D’ailleurs, cette histoire de Mohand n’est en fait qu’un résumé de son journal intime, raconté « grosso modo » par ses proches, que j’ai romancé un tant soit peu. Ce personnage qui avait bien existé comme vous et moi, avait vécu en cette période du colonialisme. Les années quarante étaient un peu particulières, la famine, les maladies et Deuxième Guerre mondiale, étaient le lot d’éléments qui sont sortis de la boite à pandore. Les conditions de vie, les coutumes et les barrières installées par les colons sont obligatoirement le fond de cette pièce théâtrale retraçant la tragédie de tout un peuple. Toutefois, comme le dit le proverbe « A quelque chose malheur est bon. », la fin de Deuxième Guerre mondiale, en l’occurrence, les événements du 08 Mai 45, étaient les éléments précurseurs de la lutte armée pour l’indépendance. Les Algériens se sont rendus à l’évidence que le colon ne lâchera rien, sans qu’il soit arraché.  

 Le périple de Mohand qui l’a mené de son petit village Kabyle à la Louisiane (USA) ne l’a pas acculturé. Il n’était fasciné ni par la culture ni par la religion des autres. Il est resté toujours fidèle à ses traditions au point de remettre à son retour les quelques  « dourous » qu’il a pris à son départ du mausolée de son village. Les Algériens des années quarante étaient-ils tous des Mohand ?

Mohand était l’algérien modèle pour ne pas dire le kabyle modèle, comme je l’ai dit dans le roman, « le Kabyle c’est comme le saumon, il revient toujours dans la rivière où il est né pour mourir ou se reproduire si ses œufs ne sont pas altérés» ;  de ce fait, il n’oublie pas sa culture et sa religion. Un bébé né dans cet environnement familial très ancré dans les traditions et qui grandit dans ce moule délimité par les coutumes, est forcément trempé dans le milieu de ses ancêtres qui lui confère des qualités. Il s’est rappelé qu’il avait fait un deal, un marché avec le saint, Mohand ne croit pas trop dans les pouvoirs du saint à cet âge là, mais dans le temps, la parole avait la valeur d’un contrat dûment signé des deux parties. Par souci du respect de son engagement, il a tenu  à aller payer sa dette, plus pour son honneur qu’autre chose. Mohand effectivement représentait un échantillon, je dirais qu’à chaque époque la majorité des gens avaient les mêmes caractéristiques, sans oublier qu’il y a toujours des marginaux et des cas particuliers qui ne doivent en aucun cas faire l’exception pour instaurer la règle.      

  Comment expliquer la résistance des Algériens, dans ses années-là, face à l’appel des sirènes de la christianisation, de la francisation…Ils étaient sous occupation française, mais ils n’ont jamais tronqué leur langue, leur religion, leurs traditions contre ceux des colonisateurs ?

La résistance des Algériens découlait des agissements néfastes des colons et de leurs pratiques. Ils avaient d’un côté une administration qui faisait la discrimination sur tous les plans et de l’autre, quelques missionnaires religieux qui faisaient l’aumône ! Qui croire ? Cette posture était la réaction naturelle à l’action des colons, la traduction sur le terrain fut le rejet pur et simple de toutes ces manifestations de façades qui sont amputées de l’essentiel. L’Algérien se battait pour la dignité, l’égalité, le respect de l’être humain dans sa globalité. Devant l’entêtement du colon, il y avait aussi celle de l’Algérien qui affute, aiguise ses armes qui ne sont autres que sa langue, sa religion et ses traditions. L’Algérien afficha son opposition farouche devant ce colon qui le considérait comme un lilliputien, ce n’est pas avec son histoire millénaire qu’il aurait encore peur des croquemitaines. L’Algérien refusa simplement cette vassalité qui le rendra dépendant de son bourreau. Il était convaincu que de toutes les manières, il vivra dans la dèche, quelque soit sa soumission, alors il a préféré garder sa dignité.

  La Kabylie était dans les années quarante l’une des régions qui offrait le plus de candidats à l’immigration interne et externe. Quels étaient les effets de ces flux migratoires sur la région ?

 La Kabylie est reconnue pour être le terreau de l’émigration, en raison de son relief très accidenté et qui ne pouvait pas nourrir dignement ses enfants. On a beau gratté cette terre à longueur d’année, elle ne peut garantir que votre survie. Je dirais de tout temps, même avant les années quarante, elle pourvoyait cette main d’œuvre bon marché à l’intérieur du pays et à l’étranger, particulièrement en France. Cette émigration était nécessaire d’un point de vue économique, elle avait contribué au bien-être des habitants de cette région, son apport financier était considérable, mais chaque médaille a son revers. Malheureusement, elle était aussi le siphon de nos valeurs, le catalyseur principal à faire diluer, à faire disparaitre notre culture. Elle était la source de beaucoup de malheurs, de drames familiaux, de déchirements et de situations très délicates, en particulier envers la femme kabyle. Les effets nocifs sont irréversibles, combien d’orphelins aux pères vivants y’avaient-ils eu ? Combien de femmes répudiées, plutôt chassées, car le mari ne rentrait pas ? Combien de viols et d’attentats à la pudeur sont commis car le mari était absent ? Il y a autant de questions sans réponses, de situations d’apories que de femmes maltraitées et de familles séparées.

  Aussi bien dans votre premier roman « Amour sublime » que dans votre nouveau roman vous faites revivre plusieurs pans de la tradition locale qu’on dirait qu’on a à faire à des textes ethnographiques de style réaliste ? Votre avis ?

 Beaucoup de gens qui ont lu mon premier roman le trouvaient comme un mélange d’histoire, d’ethnologie et même d’anthropologie, un mélange des trois. Dans le deuxième aussi, il traite de la même manière le vécu des Algériens, le rapport colons-colonisés avec des particularités ethniques spécifiques à notre région. J’estime qu’une narration basée sur un vécu, ne pourra pas refléter plus la réalité du sujet, sans ces trois plans qui vous donnent la vision en trois dimensions, une perspective de la vie que menait ce personnage principal. Ces personnages qui ont évolué dans les arcanes de la tradition locale m’ont obligé à décrire et à faire connaitre les rapports internes qui lient cette communauté, en premier envers les siens et ensuite envers les étrangers. Aussi le terrain où ce personnage se faisait une place au milieu des siens est balisé par les coutumes, les traditions et un code qui est la culture comportant un ensemble de règles qu’on doit respecter, ne pas dépasser et faire traduire dans la pratique de la vie quotidienne.      

Sur le plan des traditions, y-a- t-il beaucoup de changement entre l’Algérie de Mohand et celle d’aujourd’hui ?

Beaucoup de changement sont opérés par le temps et l’introduction d’éléments perturbateurs dans nos traditions. La greffe d’un bon nombre de pratiques et de sujets rapportés par des « mains amies » ou par les chaines satellitaires, ont modifié totalement nos traditions. L’école qui était livrée aux « Douktours » qui dans la réalité étaient des chauffeurs de bulldozers, tracteurs et autres engins, n’ont fait qu’élargir l’abime pour mieux séparer les enfants de leur culture. Ces opérateurs dont l’objectif était la destruction, ont au moins le mérite d’avoir creusé un Nil aride, un Euphrate embourbé et un Tigre sans rugissement dans l’esprit de toute une génération. Les différents systèmes de gouvernance qui se sont relayés depuis l’Indépendance ont finalement réussi à rendre l’Algérien méconnaissable à lui-même. Il y a ceux qui croient que leurs ancêtres sont des religieux et vénèrent leurs propres diaconesses, d’autres qui vivent du fleuve détourné et s’estiment heureux d’avoir trouvé le filon. Finalement l’Algérien est arrivé à la conclusion d’être tout le monde, sauf algérien, alors qui blâmer ? Cette jeunesse qui cherche un hurluberlu ou ces différents « Ponce Pilate » ! Certainement les derniers.

  80 ans après les événements racontés dans votre récit, l’Algérie est toujours plein de Mohand(s) qui quittent le pays à la première occasion ? Pourquoi à votre avis ?

 Quelqu’un l’a bien dit : « Ils ont raté leur colonisation et on a raté notre indépendance.» les conditions qui avaient poussées les générations de Mohand à prendre le bâton du pèlerin sont toujours là, omniprésentes. L’Indépendance avortée, avait donné naissance à un autre enfant illégitime qui avait en tête un seul objectif, le pouvoir et les richesses du Pays. L’armée des frontières avait cassé l’espoir en broyant les combattants de l’intérieur, elle était en plus l’architecte naval de la construction des radeaux, de mauvaise qualité. Au lieu de penser comment améliorer l’école qui est la clé de  voute, créer du travail, avoir une justice sociale, non !, Ils ne faisaient que ce qui plaisait aux étrangers, la condition sine qua non de garantir leur place. Si les colons par les richesses de nos terres, céréales, minerais, pétrole et gaz, ont construit Paris et d’autres villes françaises, les gens qui ont accaparés les rênes du pouvoir, après l’Indépendance, les ont entretenues à nos frais. Ils ont instauré un népotisme et un nombrilisme sans précédent qui a conduit des générations entières à une neurasthénie. Une jeunesse sans horizon dans un pays où la justice est au service du plus fort et où les richesses sont partagées en espèces comme dans une Kermesse, au su et au vu de tout le monde. Face à ces pratiques, il n y avait pas d’autres solutions que de prendre le radeau ou de s’élire à la liste du suicide collectif, comme celui de l’ordre du temple solaire. Devant toute cette myriade de promesses mirobolantes, l’Algérien se sent comme un métèque dans son propre pays, pire, il est obnubilé et ne peut même pas savoir s’il rêve ou s’il est dans un état d’onirisme.   

Avez-vous actuellement un autre projet d’écriture en chantier ?

Oui, il y a un troisième roman en route, j’ai écris une cinquantaine de pages, aussi ce dernier est basé sur des faits réels, mais disons plus récents. Cette histoire raconte le parcours d’un étudiant algérien qui est l’exemple de milliers d’autres qui ont fait leur formation au frais de l’Algérie et qui sont restés en France. Justement on revient toujours à l’émigration, mais cette fois c’est « l’émigration choisie » qui fut un slogan des présidentielles d’Outre Mer et le fer de lance d’un certain président, sans citer son nom. A travers ce nouveau roman, je parle de ces étudiants qui sont restés dans les pays de leur formation, mais aussi de ceux qui sont revenus et finalement déçus. Ils ont repris le voyage inverse, pour les retrouver aujourd’hui dans les grands laboratoires et autres entreprises de grandes marques, dans le monde entier. En traitant ce sujet j’ai essayé de faire l’analyse des causes qui ont engendré cette déperdition de cette jeunesse, autrement de cette richesse.   

  Je vous laisse conclure

 En conclusion je vous remercie pour cet entretien et remercie aussi votre journal l’Express DZ qui m’a donné la possibilité de m’exprimer sur mon nouveau roman. Je tiens aussi à souligner la difficulté de toute la chaine du livre, de l’auteur à l’éditeur, en passant par le libraire et même le lecteur. L’État qui est absent dans  ce secteur névralgique qui ne reçoit aucune aide matérielle  et risque de disparaitre. Une disparité criarde est observée dans l’apport des aides financières accordées à certaines branches culturelles et l’exclusion pure et simple du livre et de son milieu naturel de gravitation.

Enfin, je dirais que nous avons un pays qui a des potentialités humaines et financières inestimables. Il suffit de mettre une classe dirigeante digne de ce nom que le reflux de l’émigration se fera sentir dans nos ports et dans nos aéroports. La Diaspora algérienne en collaboration avec les vrais Algériens locaux, avides d’équités et de progrès, pourront ensemble arriver à faire de ce pays un géant dans tous les domaines. Pour le moment, les contrebandiers de l’histoire ont fait de ce pays un géant aux pieds d’argile, qui nécessite pour son entretien des bras chinois, du blé lituanien, des médicaments suisses, des vaccins russes…. Etc.

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