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Entretien Jaoudet Gassouma : Cubaniya (roman)

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Roman viatique et politique, Cubaniya est une virée sur la ligne du Tropique du Cancer qui s’en va allègrement passer du sud de l’Algérie vers le nord de Cuba.

Dans cet entretien, l’écrivain Jaoudet Gassouma revient sur  les relents nostalgiques de discours oubliés et les amours fulgurantes qui ont donné corps à son récit.


L’express DZ : Cubaniya, un jeu de mot loin d’être  fortuit ?


Djaoudet Gassouma : Oui, bien-sûr c’est une combinaison du mot « niya » et du mot « Cuba », mais c’est inspiré d’un mot qui est la « Cubania », qui est en fait le système « D » cubain, l’esprit de débrouillardise, l’expression même de la résilience cubaine qui est formidable en fait.


Comment est né cet intérêt pour Cuba ?


L’intérêt pour Cuba est né pour moi avec cette image mythique d’Alberto Korda du Che, mais c’est aussi Fidel Castro visitant l’Algérie avec nous scandant Fidel Castro sur tout le parcours qu’il a fait avec feu le président Boumediene qui lui aussi appartient aujourd’hui à la mythologie de notre pays, et puis aussi c’est la découverte que le Tropique du Cancer passe l’Algérie au sud, et par la Havane  au nord. Une bonne idée de fil rouge pour aller interroger les révolutions et faire le tri des similitudes et des différences des peuples.


Avez-vous recours eu à une documentation précise sur ce pays?


Bien évidemment chaque écrivain qui se respecte a recours à de la documentation pour donner corps à son récit, bien que  pour « Cubaniya » j’ai beaucoup axé le récit sur l’immersion il n’en demeure pas moins que j’ai eu recours à beaucoup de documentation, de recherches faites sur place, de documents que j’ai acquis aussi sur  place, de questionnaires et de recherches in-vivo, ayant fait beaucoup de sociologie et de journalisme, ce mix me permet l’accès à des informations de prime importance.


Le roman est écrit à la première personne, s’agit-il d’un roman typiquement autobiographique, inspiré d’une expérience personnelle ? 


En effet le livre est écrit à la première personne, cela se fait dans l’univers du récit de voyage ou des fictions un peu atypique, mais j’ai écris à la première personne suite à des conseils de l’écrivain critique Rachid Mokhtari qui m’avait suggéré la contrainte du « Je » pour donner l’impression d’intimité au lecteur, de le prendre sous la forme de la confidence. Pari réussi, les gens prennent le roman pour un récit autobiographique, ce n’est absolument pas le cas, petit secret pour nos amis lecteurs, « Yusa », la fille cubaine que le héros aime, est inspiré par…une non cubaine, je ne dirais pas de qui d’ailleurs ! De plus, je n’ai pas les mêmes doutes que le héros décrit dans le roman, pure fiction donc.


Vous nous proposez un aller-retour Alger-la Havane, deux pays que tout sépare, mais que tout unit en même temps. Peut-on parler d’Alger et de Havane comme des personnages à part entières qui interagissent dans votre texte et prennent place face à d’autres personnages :Yusa, Douja, Syria ?


Oui c’est sans nul doute vrai, « El-Badja », vieille Alger, « El-Mahroussa », jeune Alger, «  Havana vieja » vieille Havane, et « Havana », jeune Havane sont autant d’idées pour personnaliser les villes, les rendre à dimension humaine elles sont dans la même dimension que les personnages féminins que vous avez cités. Le rapport amour-passion-haine est usité consciemment pour instiller la sensation d’un rapport passionnel avec la ville qui devient un élément de narration dynamique.


Avez-vous voulu mettre l’accent sur le déchirement et la désolation que vit la Syrie en nommant un de vos personnages féminins  Syria ?


Oui l’allusion n’en est plus une en fait, puisque le lecteur aura sans doute remarqué que Syria est grande, belle, cultivée, issue d’une grande famille qui a aussi accueilli mon « Oncle » Abdelkader. L’allusion est claire. Syria est ce personnage qui dans ses doutes, ses besoins, ses qualités a besoin de reconnaissance, d’amour… en résumé Syria a besoin de paix.


Usant du récit comme prétexte pour aborder les thèmes de l’amour et de la  perte de l’être aimé, en explorant le désir, la  douleur de l’attente ou encore l’espoir, Avez-vous voulu faire passer un message précis ?


Sans nul doute oui, Douja est plus qu’un personnage, elle est l’allégorie d’une Algérie que je ne reconnais plus dans sa symbolique résumée à la ville d’Alger, elle est représentative de l’histoire qui s’est diluée dans les viols successifs qu’a subi notre nation, et puis Douja est liée directement à la charge politique que je suggère dans les lignes de ce roman.


Dans votre récit, vous passez superbement bien d’El Bahja la vieillissante à cette Havane des amours fulgurantes, animée et vivante, cette transition s’est-elle imposée d’elle-même ?


En vérité il y’a des passages de l’une à l’autre avec des clin-d’œil à l’histoire turbulente des deux villes, il n’y a pas d’opposition claire, ni de comparaison entre ces deux entités urbaines qui restent toutes deux des personnages pertinents de « Cubaniya ».


Vous jouez de la mémoire et de l’instantané, sur fond de salsa cubaine et de notes de chaâbi, pour poser des questions sur le devenir des révolutions, des discours oubliés. S’agit-il d’une autre façon de se glisser dans les coulisses de l’Histoire afin de donner une autre grille de lecture d’évènements à vos lecteurs ?


Certes, les notes de chaâbi, de salsa et de tous les autres ingrédients qui stimulent et catalysent l’intérêt du lecteur sont fondamentaux, l’esthétique est un élément essentiel pour plonger dans des questions plus fondamentales et évoquer les grandes questions qui font mal. N’oublions pas que ce roman est aussi très politique, et il ne l’est pas seulement en évoquant Fidel, le Che ou Larbi Ben M’hidi, il pose aussi des questionnements plus larges et aussi des questions qui sont liées à mon destin personnel. L’exil, et les affres de la dictature je l’ai ai vécus et ce serait une très longue histoire à raconter. Etre politique, très peu de gens le savent, c’est aussi avoir une opinion. Par exemple si l’on a un tatouage, ce tatouage est politique, puisqu’il « marque » une opinion d’une manière indélébile. Ecrire et se positionner est donc une « marque » qui fixe notre opinion à jamais.


Roman viatique, récit hybride de l’amour et de la géographie. On assiste à l’hybridation des genres, pensez-vous que l’avenir de la littérature est dans cette hybridation?


L’hybridation des genres, oui bien-sûr, la littérature gagne en finesse et en images, n’oublions pas aujourd’hui la force de l’image dans les médias, les réseaux sociaux, même avec ce concept de réalité augmentée, où se trouve aujourd’hui la réalité tout court !? L’avenir d’écritures nouvelles, ouvertes dans la stylistique, oui c’est une option, comme l’a été le récit de voyage, le nouveau roman, l’écriture pour le cinéma, le théâtre, mettre toutes les esthétique dans les œuvres littéraire c’est en effet une belle chose. Je reste de ceux qui défendent les écrivains comme des artistes à part entière.


Entre votre premier roman « Zorna » et le dernier « Cubaniya » (le troisième roman), assiste-t-on à différentes écritures ?


L’écriture change et évolue avec le temps, je m’installe aussi des contraintes pour m’amuser, prendre le temps d’apprécier ce que j’écris, ce que j’entreprend, c’est une véritable jouissance, de plus vous avez cité les romans, « Zorna » et « Cubaniya », malgré l’écriture qui les séparent ils sont réunis par des clin-d’oeils, « Cubaniya » est une sorte de réponse à « Zorna », je reviens dans « Cubaniya » dans la maison qui a hébergé les héros du roman « Zorna », comme si j’étais témoin du premier roman, la correspondance est claire.


 L’Express DZ : Un roman en tête ou des projets d’écriture ?


 Oui des projets nombreux, il ne reste plus que les financements pour les réaliser, éditer un livre aujourd’hui est plus difficile que d’être goal dans une équipe de football. Je suis sur un roman autour de la ville du Caire qui s’appelle « Klaxon », une sorte de fable gothique mais avec un esprit pharaonique, une histoire très surréaliste d’amour au lendemain de ce que certain appellent les printemps arabes. Un deuxième roman est en finition, il se passe entre Paris et Dakar, et cela s’appelle « Dakar Express » et c’est un plaidoyer contre le racisme sur une curieuse histoire de transplantation… Sinon j’attends la sortie d’un livre que j’ai écrit sur Constantine, aussi une biographie complète sur la judokate Salima Souakri, et j’écris un livre sur la dinanderie ottomane en Algérie.

Jaoudet Gassouma, Cubaniya, Chihab Éditions, Alger, 148 pages,  800,00 DA


Bio Express

Écrivain, journaliste, plasticien, réalisateur, Jaoudet Gassouma a produit plusieurs ouvrages, écrit dans de nombreuses revues spécialisées et participé à la décoration de plusieurs films. Cubaniya est son troisième roman.