Zahir Mehdaoui, Coordinateur du Syndicat Algérien des Journalistes (SAJ) « Défendre les droits bafoués de milliers de journalistes »

Le « SAJ » est un nouveau-né syndical créé par un collectif de journalistes soucieux de la situation et de l’avenir de la corporation. Le journaliste  Zahir Mehdoui, élu coordinateur de ce nouveau syndicat  a bien voulu répondre, à cette occasion, à nos questions. Il nous brosse dans cet entretien un tableau réaliste de la situation de la presse en Algérie et nous fait part des aspirations de son organisation syndicale qui ambitionne de fédérer toutes les énergies pour un renouveau dans le paysage médiatique. 

L’Express DZ : Vous venez de lancer un nouveau syndicat des journalistes, quelles sont les raisons qui vont ont poussés à le créer, alors qu’il y a déjà sur le terrain des syndicats de la corporation qui activent ?

Zahir Mehdoui :  En effet depuis quelques temps, un groupe de journalistes a décidé de prendre sa destinée entre les mains après l’échec de nombreuses expériences.

Nous avons décidé de créer le SAJ (Syndicat Algérien des journalistes) après avoir vécu une autre expérience malheureuse avec le conseil national des journalistes qui a dévié dangereusement de ses objectifs et qui a été pris en otage par des gens censés pourtant défendre la corporation.

Il faut croire que notre secteur a attiré ces 20 dernières années toute sorte de forcenés portant ainsi un coup à ce noble métier qui a donné les meilleurs de ses enfants pour que vive la république Algérienne.

L’ancien système a laissé un vrai champ de ruine. Il a mis entre les mains d’une faune de parasites des journaux, des télévisions, des sites, des radios… Je ne veux pas m’étaler là-dessus mais le résultat est là. L’image de la presse Algérienne est complètement défigurée à cause de pratiques malsaines.

 La question qu’il faut se poser c’est de savoir si nous avons le droit d’abandonner et de laisser ce champ de ruine pour qu’il pourrisse encore plus ? Moi je dis clairement non. Les confrères et les collègues qui me connaissent savent bien que je suis un battant, quelqu’un qui ne recule devant rien pour réformer ou essayer de remettre un peu d’ordre dans ce secteur. J’affirme que cela passe inéluctablement par la création d’une organisation crédible dont l’objectif est d’aider à l’émergence d’une presse professionnelle qui défend les droits bafoués de milliers de journalistes.

 Concrètement que peut apporter votre syndicat de nouveau pour la corporation ?

Honnêtement affirmer que la tâche sera un fleuve tranquille est un mensonge. Nous savons comment fonctionne l’administration et nous savons aussi pertinemment que ce métier est « phagocyté » par des « intrus » et des « rentiers » qui sont allergiques à la transparence dont les intérêts sont incommensurables et qui ont vécu durant des décennies à l’ombre de l’anarchie ambiante.

Personnellement rien ne me fait peur. J’ai déjà vécu des expériences très dures durant le règne de Bouteflika et avant lui, durant la décennie noire.

Que peut apporter le SAJ dans tout ce champ de ruine? Nous voulons construire une nouvelle vision de la presse. Une presse, dont les journalistes ne se comportent pas en auxiliaires d’une quelconque partie et qui sera soumise à des droits et des devoirs, des libertés et des responsabilités.

Je ne suis pas naïf et les journalistes qui sont avec moi dans cette entreprise y croient fermement en dépit de tous les obstacles qui seront surement érigés devant nous pour nous dissuader afin de renoncer à atteindre ces objectifs.

La presse vit aujourd’hui, comme hier à l’ombre des harcèlements, pressions et contraintes de toutes sortes qu’allez-vous faire pour améliorer cette situation de pluralisme formel mais de chape de plomb sur le journalisme ?

Votre question est très pertinente. Pour répondre d’une manière objective il faut remonter aux années 1990. L’ouverture du champ médiatique décidé à la suite de la révolte de 1988 n’a finalement profité ni aux citoyens ni aux journalistes épris de liberté d’expression.

La trajectoire prise par l’ouverture médiatique en Algérie depuis le début des années 90 suggère une résistance de l’espace politique à toute émancipation de l’espace médiatique. Pis, des journalistes se sont retrouvés entre deux feux. D’un côté des clans du régime en ce temps-là qui se disputaient le pouvoir et de l’autre l’hydre intégriste qui n’hésitait pas à assassiner des journalistes pour faire disparaitre les témoins de la tragédie nationale.

Au lieu de s’occuper de la formation et de l’émancipation du secteur à travers la mise en place de mécanismes de régulation pour parer aux dérives que nous constatons aujourd’hui, les journalistes se sont retrouvés à défendre l’idéal républicain et un état qui vacillait du fait de coup portés à ses institutions aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur du pays.

Nous avons perdu les meilleurs d’entre nous durant cette période où il fallait mettre toutes nos divergences avec le système politique de côté et se consacrer uniquement au sauvetage de notre pays.

Une fois le terrorisme vaincu, la corporation, ou du moins une bonne partie de la corporation a réellement cru que le pouvoir incarné par Bouteflika allait  enfin s’occuper de ses affaires et laisser la presse enfin s’organiser. Mais malheureusement  l’ingérence soutenue du pouvoir dans le secteur des médias nationaux et ses perspectives économiques a empêché  l’institutionnalisation d’un véritable pluralisme.

Pire le système Bouteflika n’a pas seulement empêché les médias Algériens de s’émanciper mais il a corrompu ce qui est était corruptible, créant ainsi la situation dont nous nous retrouvons aujourd’hui.    

Et pour les journalistes  emprisonnés et ceux qui subissent  des harcèlements dans l’exercice de leur fonction comment comptez-vous  les soutenir ?

On doit être clair là-dessus car c’est un sujet très sensible. Au sein du SAJ nous pensons que le journaliste est un justiciable au même titre que tous les autres citoyens ou responsable  quel que soit sa position.

Toutefois nous n’accepterons jamais que des « subterfuges » soient utilisés pour faire taire des voix qui ne partagent pas les visions du puissant du moment.

Personne  ne défend les auteurs de diffamations, les auteurs de fausses informations, et encore moins tous ces intrus sans état âme qui ont phagocyté notre noble métier,  mais donner des informations vraies aux citoyens même si cela ne plait pas aux  pouvoirs publics est un devoir que chaque journaliste doit remplir. La responsabilité, c’est de ne pas diffamer, de ne pas travestir la vérité, mais c’est aussi  d’informer au mieux, au vrai loin de toute surenchère.

La place d’un journaliste qui fait son travail consciencieusement n’est pas derrière les barreaux mais derrière son écran pour continuer  à exercer sereinement son travail loin de toute pression. La loi doit primer sur toute autre considération. Certes, les délits de presse existent, mais ils doivent être traités dans le cadre de la loi sur l’information pas sur la base du code pénal.

Faire du journalisme  un  service national garantissant le droit du citoyen à une information objective loin de la censure ou de l’autocensure  est-il possible en Algérie ?

Oui j’en suis convaincu. A condition de nous laisser s’organiser. L’état doit veiller au respect des lois mais ne doit pas s’interférer dans les affaires internes des médias. Ce qui se passe à l’intérieur des rédactions doit concerner des organismes dont les membres doivent être élus par les journalistes, à l’exemple d’un conseil de déontologie et d’éthique. L’état Algérien a le devoir d’aider la presse Algérienne à s’organiser en mettant à sa disposition tous les moyes nécessaires  dans un cadre transparent.

J’espère qu’on ne va pas m’accuser de faire un clin d’œil à l’actuel ministre de la communication. Mais je pense que M Belhimer, qui est un journaliste, est en train de faire de son mieux en prenant en compte toutes les sensibilités et ce qui en découlent.

 Je sais que parfois il faut jouer aux « équilibristes » pour sauver ce qu’il y’a à sauver encore mais il faut absolument en finir avec la manipulation par le chantage des médias, exercé par le passé.  

Le législateur a l’obligation de légiférer et de  bien  légiférer. La loi, pour être conforme à la Constitution, doit ainsi satisfaire à certaines exigences : elle doit être rédigée de façon claire et être accessible et intelligible et avoir une portée normative.         

Les textes d’application relatifs à la  presse électronique  vont entrer sous peu en vigueur, et cette presse marginalisée depuis des années va  bénéficier de la publicité étatique comme la presse traditionnelle. Que pensezvous de cette évolution ?

Bien évidement nous saluons ces avancées. Depuis au moins 8 ans nous revendiquions cela. Nous étions restés au 19em siècle alors que le monde vivait au 21em siècle.

La presse électronique ou la digitalisation d’une manière globale c’est déjà aujourd’hui et non demain. Cependant au sein SAJ nous pensons qu’il ne faudrait pas refaire les erreurs du passé. Pour éviter d’autres surprises j’appelle solennellement à associer les journalistes et les professionnels du secteur avant de prendre de lourdes décisions qui les concernent.   

 Revenons au « SAJ » quand pensez-vous obtenir votre agrément ?

Nous avons organisé deux assemblées à la maison de la presse de Kouba. Le secrétariat national m’a fait confiance et m’a élu coordinateur national du SAJ. Vers la fin du mois de juillet 2020 nous allons organiser notre congrès constitutif et déposer un dossier au ministère du travail pour l’obtention de notre agrément conformément à la loi. J’espère que l’administration ne va pas comme à son accoutumée nous mettre des bâtons dans les roues.

Les autorités doivent savoir que les gens qui ont créé le SAJ sont connus sur la place pour leur droiture et leur crédibilité. Cela est facilement vérifiable.  

 Allez-vous installez dans chaque wilaya des sections ?

Absolument. Nous avons prévu dans notre règlement intérieur de s’installer à travers tout le pays. Cela va se traduire par la mise en place de conseils régionaux et de sections locales pour défendre les journalistes et leurs droits socioprofessionnels ou qu’ils soient.