Il y a quelques jours, le Premier ministre du Maroc, Aziz Akhannouch, défiait ses adversaires, à l’intérieur et à l’extérieur du royaume : « Avant de parler de moi, il faudrait me connaître et connaître mon parcours». Dont acte.

Nous sommes le vendredi 20 juin 2008, à l’Hôtel «Grande-Bretagne», à Athènes, Grèce. Le marocain Aziz Akhannouch, qui cumule plusieurs hautes fonctions, officielles et maçonniques, finit de mettre sa cravate et quitte la suite qu’il s’est payé. Il presse le pas. Il a des personnalités de marque à rencontrer. 

Il est à cette date Ministre de l’Agriculture et de la Pêche Maritime, Président de la Région Souss-Massa-Draa, Administrateur de la Fondation « Académia » et Membre de la Fondation Mohammed VI pour la protection de l’Environnement au Maroc. Il est aussi à la tête de plusieurs entreprises, dont certaines, spécialisées dans les carburants, cumulent scandales et affaires judiciaires, pour lesquels il possède l’art de se tirer d’affaire.

 Ce jour-là s’ouvrait le IIe Rassemblement Maçonnique International d’Athènes sous le thème « Construire l’Europe, Construire le Monde ». Le rassemblement va durer jusqu’au lundi 23 juin 2008.  

  Akhannouch est placé en haut du protocole, pratiquement en seconde position des invités de marque, derrière son ami, Vassilios Patkas, Grand Maître de l’Ordre Maçonnique International «Delphi». C’est dire combien est important pour l’Ordre la position d’Akhannouch, lequel va être investi de missions plus ponctuelles en Afrique, dans une autre coquille, un autre emballage, comme nous allons le décrire. 

Homme des réseaux

L’Ordre auquel appartient Akhannouch est un ordre actif et pesant au niveau planétaire ; là, il ne s’agit plus de maçonnerie « bleue », mais d’une maçonnerie active et influente. Les objectifs tracés renseignent sur les dispositions de cette loge active. « L’Ordre Maçonnique International «Delphi», considérant que l’actuel état du monde, la modernité de ce début du XXIe siècle, incitent aux francs-maçons de s’investir dans la réflexion et l’action à l’égard des multiples développements que le progrès établit à l’intérieur de la civilisation ».

 Le IIe Rassemblement Maçonnique International est composé de 170 obédiences maçonniques adogmatiques, représentant 57 pays de tous les continents, sont invités afin de réfléchir collectivement et de travailler à l’échelle mondiale. 

Comprendre que l’activité politique de cette loge sera décisive, bénéficiant de réseaux dans pratiquement toutes les régions où elle procède. D’où l’intérêt de mieux connaître cet ancien ministre inamovible, qui s’est longtemps considéré en « terrain conquis » lorsqu’il siégeait au ministère de l’agriculture (et le haschisch qui en découle), résistant pendant quinze années au départ de tous les gouvernements, défiant et balayant les islamistes les uns après les autres.

Son pouvoir est plus haut que la DGED et la DGST, services de renseignements avec lesquels il est intimement lié. Son véritable pouvoir, il le détient des réseaux maçonniques transnationaux. Son lobbying est de même très étendu. Propriétaire de nombreux journaux, il est intraitable pour soigner son image et ternir celle de ses concurrents, quitte à utiliser les gros moyens. Chaque année, le Ministère de l’Agriculture –qu’il « gérait » de manière quasi-autonome avec les deux services cités – achetait plusieurs millions de dirhams de publicité massive dans tous les journaux du pays. Si jamais un journal se permet de critiquer Akhannouch, ou de critiquer son plan Maroc Vert, il se voit immédiatement couper les publicités et également les publicités de la holding Akwa. En 2017, il attaque en justice 3 journalistes du site d’information Badil pour l’avoir critiqué. Il exige qu’ils lui versent 1 million de dirhams.

Le Palais le considère autant comme un outil de propagande intéressant que comme un relais à l’international, grâce justement aux réseaux maçonniques très développés à l’intérieur du Maroc et à l’étranger. 

   Aujourd’hui, les avancées des loges et leur pouvoir croissant se signale aussi par le biais des « Rehfram », le rendez-vous des francs-maçons d’Afrique au Maroc. Les loges siègent sous le nom rassurant des Rencontres humanistes et fraternelles d’Afrique francophone et de Madagascar (Rehfram). Les forum à huit clos des Rehfram se tiennent en secret et permettent notamment d’aborder des questions d’actualité. Souvent les décisions sont prises dans les loges avant de passer aux Parlements et aux gouvernements africains. Si on comprend l’efficacité de ces réseaux, on pourrait aussi comprendre la mainmise des Marocains sur les instances de la CAF, par exemple, et leur pouvoir omnipotent sur les rouages du sport en Afrique.

Au Maroc, le pouvoir des loges est un État dans l’État 

   Au cœur de ce pouvoir occulte, la Grande Loge du Maroc, une obédience amie du Grand Orient de France avec lequel elle est liée par traité d’amitié. La Grande Loge du Maroc a fêté son 48e anniversaire, c’est dire combien elle est implantée et puissante au pays de Sa Majesté, et combien elle se porte bien. Elle est actuellement en voie de réalisation de ses objectifs, se consolide de mieux en mieux par rapport à ses structures internes et ses relations extérieures. Historiquement, la Grande Loge du Maroc est la principale obédience nationale.

     Kamel Fahdi, un des pontifes des loges marocaines, avouait récemment avoir confiance en l’avenir, car « les jeunes sont porteurs de changements et s’orientent de plus en plus vers les écoles de pensées philosophiques, spiritualistes, dont ils étaient longtemps privés. Nous pensons que la franc-maçonnerie répond à ce besoin libérateur des dogmes et des archaïsmes inhibant et inadaptés à notre temps. Nous observons déjà depuis quelque temps une demande accrue de postulants femmes et hommes aussi bien auprès de la Grande Loge féminine du Maroc (GLFM) que de la Grande Loge du Maroc. La Grande Loge féminine du Maroc est également membre actif de la Conférence des puissances maçonniques africaines et malgaches (CPMAM) au même titre que la Grande Loge du Maroc ».

La maçonnerie marocaine, qui existe depuis la moitié du XIXe siècle au Maroc, bénéficie d’une longue histoire, agrémentée par l’adhésion des rois successifs aux loges marocaines, espagnoles ou française. La qualité de franc-maçon de Moulay Abd al-Hafid — sultan du Maroc de 1908 à 1912 — est avérée. De même que celle de Youssef ben Hassan, père du futur Mohamed V. En 1939, au Maroc, on compte 29 loges francophones.

En 1972, la « Grande Loge Atlas » deviendra la « Grande Loge du Maroc », qui rassemblera, dans sa période faste, plus de 400 membres, l’élite politique et économique du Maroc. 

Après le « sommeil » des années 1980-1998, les années 2000 rallument les cierges des loges. Le 15 juin 2000, allumage des feux de la « Grande Loge du Royaume du Maroc », à Marrakech, sous les auspices de la Grande Loge française. En 2007 naît la Grande Loge unie du Maroc, en 2008 la Grande Loge féminine du Maroc, en 2016 la Grande Loge nationale marocaine, en 2017, le Grand Orient du Maroc, et en 2018 la Grande Loge mixte du Maroc. Si bien qu’aujourd’hui, la maçonnerie marocaine est le fer de lance de la maçonnerie africaine agissante. Et c’est là un point très important à saisir au vol, car il a ses incidences directes et indirectes sur l’actualité politique et économique de tout le continent.