Entretien avec Zahir Benkhellat, ex-délégué du mouvement âarchs : « la révolution du 22 février est le prolongement logique du mouvement des âarchs »

L’Express DZ : On célèbre aujourd’hui  le 19e anniversaire de la marche historique du 14 juin 2001, que vous inspire cet anniversaire ?

Zahir Benkhellat: La mobilisation du 14 juin 2001 était la promesse d’une nouvelle ère pour l’Algérie. Tout le monde pensait que le printemps algérien était enfin arrivé et que les heures du pouvoir mafieux et totalitaire qui a gouverné l’Algérie depuis l’indépendance, étaient comptées. Mais c’était sans compter sur la roublardise et le machiavélisme de ce pouvoir qui se sentant acculé, a lâché des repris de justice et des marginaux aguerris au maniement des armes blanche sur les 3 millions de marcheurs venus à Alger de Kabylie et d’ailleurs. Ces nervis du pouvoir ont lynché les manifestants et ont procédé à toutes sortes de dégradations et de casse pour nuire à l’image des âarchs.

Cette marche historique, première du genre depuis l’indépendance du pays, va connaître une tournure dramatique en raison de la perfide du pouvoir de l’époque qui a usé de tous les moyens pour la faire avorter et la discréditer.

Le but de cette marche était de remettre au président de la république la plate-forme d’El-Kseur, contenant les quinze revendications du mouvement des âarchs. Comment est née cette plate forme qualifiée de scellée et de non-négociable ?

La plate-forme d’El-Kseur a été élaborée le 11 juin par les représentants des wilayas de Sétif, Bordj Bou Arréridj, Bouira, Boumerdès, Bgayet, Tizi-Ouzou, Alger ainsi que par le Comité collectif des universités d’Alger et devait être déposé à la présidence de la république, à l’issue de la manifestation du 14 juin.

C’est une synthèse des plates- formes de revendications de différents collectifs et comités qui se sont constitués a l’époque pour accompagner ce soulèvement populaire et arrêter l’effusion de sang. Elle contient les 15 points suivants : 1. Pour la prise en charge urgente par l’État de toutes les victimes blessées et familles des martyrs de la répression durant ces événements. 2. Pour le jugement par les tribunaux civils de tous les auteurs, ordonnateurs et commanditaires des crimes et leur radiation des corps de sécurité et des fonctions publiques. 3. Pour un statut de martyr à chaque victime de la dignité durant ces événements et la protection de tous les témoins du drame.  4. Pour le départ immédiat des brigades de gendarmerie et des renforts des URS. 5. Pour l’annulation des poursuites judiciaires contre tous les manifestants ainsi que l’acquittement de ceux déjà jugés durant ces événements. 6. Arrêt immédiat des expéditions punitives, des intimidations et des provocations contre la population. 7. Dissolution des commissions d’enquête initiées par le pouvoir. 8. Satisfaction de la revendication amazighe dans toutes ses dimensions (identitaire, civilisationnelle, linguistique et culturelle) sans référendum et sans condition, et la consécration de tamazight en tant que langue nationale et officielle. 9. Pour un État garantissant tous les droits socio-économiques et toutes les libertés démocratiques. 10. Contre les politiques de sous-développement, de paupérisation, et de clochardisation du peuple algérien. 11. La mise sous l’autorité effective des instances démocratiquement élues de toutes les fonctions exécutives de l’État ainsi que les corps de sécurité. 12. Pour un plan d’urgence socio-économique de toute la région de Kabylie. 13. Contre Tamheqranit (Hogra) et toutes formes d’injustice et d’exclusion. 14. Pour un réaménagement au cas par cas des examens régionaux pour les élèves n’ayant pas pu les passer. 15. L’institution d’une allocation chômage pour tout demandeur d’emploi à hauteur de 50 % du SNMG.

En termes de victimes, combien de décès et de blessés est-il enregistré, durant cette journée ?

 La  marche historique du 14 juin représente le summum de la mobilisation du Printemps noir 2001, pourtant le pouvoir a réussi à l’empêcher de prendre corps et d’avoir un effet révolutionnaire. Pour briserson élan, il n’a pas hésité à provoquer des débordements et de la violence qui ont causé la mort de 8 personnes dont deux journalistes, des blessures à plus de  500 manifestants, des incarcérations injustes de dizaines de marcheurs ainsi que d’importants dégâts matériels…

Le ministre de l’intérieur de l’époque Yazid Zarhouni a endossé la responsabilité de la tournure prise par la marche, aux organisateurs pour s’être laissé infiltrer par des casseurs ?

Ce sieur de triste nom  qui avait qualifié Guermah Massinissa de voyou de 26 ans est le premier responsable de la violence qui a caractérisé cette marche. Des le début de la marche ce sieur de Yazid Zerhouni, voulait en imposer un autre itinéraire mais devant notre intransigeance et notre  refus de tout chantage et de toute négociation, des prisonniers qui furent libérés la veille ont été appelés en renfort par la police qui haranguait les Algérois pour « défendre leur ville ».

C’est ainsi que la marche qui se voulait pacifique, virera en drame: des morts et des blessés, sans compter les dégâts matériels. La marche a été avortée. Voix du pouvoir, dans sa couverture de la marche, la télévision nationale qu’on appelait « la zéro », s’est focalisée et  s’est attardée uniquement sur les scènes de violence. Elle n’a pas rapporté les événements tels qu’ils se sont réellement déroulés et n’a pas montré l’ambiance qui régnait avant le commencement de la violence. Le pouvoir qui avait le monopole total sur les médias lourds a usé de mensonges pour convaincre l’opinion publique que le mouvement des âarchs n’est pas un mouvement pacifique. Par son sabordage de cette marche, le pouvoir a réussi son pari-complot de donner une image des âarchs comme une force violente et d’interdire par ricochet toute manifestation publique dans la capitale…..

Le mouvement des âarchs qui s’est éteint en 2005 a-t-il rempli sa mission ?  

La naissance du mouvement citoyen s’est faite dans des circonstances et des exigences historiques bien définis. Son émergence inattendue sur la scène politique a ébranlé le régime mafieux et a permis l’éclosion plu tard des mouvements citoyens au niveau des autres régions et des mouvements syndicaux autonomes qui ont renforcé la mobilisation citoyenne et populaire pour le recouvrement des droits confisqués par le système corrompu et corrupteur. Le mouvement citoyen des âarchs a traversé plusieurs zones de turbulence et a fait face à plusieurs tentatives de déstabilisation, en passant par plusieurs phases de décantations et de mutations. Le mouvement citoyen des âarchs né de la contestation citoyenne qui a remis en cause l’ordre établi, les intérêts des uns et des autres est sorti vainqueur face à la stratégie diabolique basée sur l’intox mené par le pouvoir mafieux et ses relais et les politicards de tout bord.

 La plate-forme d’El-Kseur est-elle toujours d’actualité ?

 Cette plate-forme, rédigée aux moments forts de l’insurrection du Printemps noir et scellée par les sacrifices incommensurables de millions de citoyens, porte en elle les éléments intrinsèques d’une rupture radicale avec le système dictatorial et rentier au profit d’un projet de société progressiste, républicaine et démocratique garantissant à chaque citoyen une vie digne dans le respect de son intégrité physique et morale et de tous ses droits fondamentaux. Elle demeure d’actualité, car c’est pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie indépendante qu’un mouvement de masse, démocratique, rassembleur et résolument pacifique, porteur d’un véritable projet de société moderne et démocratique présente une véritable alternative au système en place. Le mouvement citoyen qui se bat pour un changement radical du système en place, a eu le mérite d’avoir clairement identifié et posé les véritables problèmes de la société, qu’ils soient d’ordre politique, socio-économique, institutionnel, linguistique et identitaire.

Y a-t-il des ressemblances ou une continuité entre le mouvement des âarchs et la révolution du sourire du 22 février 2019 ?

Le soulèvement national enclenché le 16 février 20019 depuis la ville de  Kherrata et le 22 février 2019 à  travers le territoire national, aurait pu se produire il y a des années auparavant , notamment en 2001, s’il n’y avait  eu des circonstances similaires comme celles de 2019 : coup de force du régime pour se  maintenir grâce à l’argent du pétrole , corruption à grande échelle et répression tout azimut .

Enfin 19 ans après la répression sanglante de la marche des âarchs à Alger, le peuple reprend le droit de manifester dans la capitale, où chaque vendredi des millions de personnes issus de toutes les wilayas du pays manifestent dans le calme pour le départ d’un système. Un système qui a réprimé en 2001 des citoyens qui réclamaient, haut et fort, le changement du système et la refondation de l’état pour l’arracher de l’emprise  des militarise et en faire un état civil. Ces slogans font d’ailleurs, partie des principaux mots d’ordre du mouvement populaire et citoyen de 2019. Nous pouvons dire que la révolution du sourire  est la suite logique du mouvement  2001. Seulement, cette fois, le coup de force populaire a réussi à libérer Alger qui était jusque-là  interdite aux manifestations.