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Jean El Mouhoub Amrouche ou le drame de l’ambivalence

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« Kabyle de père et de mère profondément attaché à mon pays natal, un hasard de l’histoire m’a fait élever dans la religion catholique et m’a donné la langue française comme langue maternelle. Je suis écrivain français. Je représente donc, à un haut degré de perfection l’indigène assimilé. Mais je ne suis pas, je ne suis plus, et depuis longtemps partisan de l’assimilation. Pourquoi ? La tragédie algérienne ne se joue pas pour moi sur une scène extérieure. Le champ de bataille est en moi : nulle parcelle de mon esprit et de mon âme qui n’appartienne à la fois aux deux camps qui s’entretuent. Je suis algérien, je crois être pleinement français. La France est l’esprit de mon âme, mais l’Algérie est l’âme de cet esprit », Jean Amrouche, par ses quelques mots a traduit toute la richesse, sinon toute la complexité de sa situation.

« Indigène » pour le colonisateur malgré ses études et sa religion catholique, « renégat » pour les siens en dépit de son nationalisme, la vie de Jean El Mouhoub Amrouche ne pouvait échapper à l’incompréhension, aux  malentendus. Son oscillation entre deux cultures, deux civilisations, au lieu d’être perçue par les siens comme facteur de fécondité et de richesse, est jugée attentatoire, contraire aux normes sociales en vigueur. Conséquence de ce jugement erroné : il est royalement ignoré par l’Algérie postindépendance.

Jean El Mouhoub Amrouche voit le jour à Ighil-Ali (Bejaïa), le 7 février de l’année 1906. Il passe une enfance mouvementée : déplacements, déménagements, voyages incessants… ses parents, Belkacem Amrouche et Fadhma Ait Mansour, chrétiens de confession, pour différentes raisons, étaient constamment en pérégrination à la recherche d’une stabilité jamais trouvée. Ses brillantes études lui ayant permis l’accession au professorat, il s’introduit aisément dans le landernau culturel français et il côtoie les plus en vue intellectuels du moment. S’il est vrai que l’école française a été l’un des plus importants instruments d’acculturation (terme crée par les anthropologues américains pour parler de la situation des Indiens aux lendemains de la conquête de l’ouest), il est aussi vrai qu’elle a servi de pépinière pour les futurs écrivains algériens et cadres de la révolution.

En 1934, à l’âge de 27 ans, il publie à Tunis, son premier recueil de poésie « Cendres » qui exprime déjà de manière éloquente ses inquiétudes existentielles : malaise, douleur, culpabilité, déchirement, quête de l’idéal… cette thématique ébauchée dans cet ouvrage sera reprise, développée et expliquée dans ses ouvrages poétiques ultérieurs : « Etoile secrète » 1937, « Chants berbères de Kabylie » 1939… Tahar Djaout voit dans la poésie Mouhoub Amrouche un certain mysticisme philosophique qui va au-delà des religions révélées « L’inspiration de Jean Amrouche est avant tout mystique, d’un mysticisme qui transcende la religion pour créer ses religions propres : celle de l’amour éperdu, celle de la contemplation cosmique, celle
de l’harmonie des éléments. S’éloignant de l’ascétisme religieux, le verbe de Jean Amrouche éclate en des poèmes opulents, gorgés de ciels, de sèves, d’orages, de fruits et de femmes. » Écrit-il dans un article publié dans l’hebdomadaire Algérie Actualité.

Journaliste, Mouhoub Amrouche est connu aussi bien pour ses articles d’abord littéraires puis progressivement politiques dans l’Arche, le Monde, le Figaro, France-observateur que pour ses célèbres émissions radiophoniques dédiées à la littérature. Que ce soit sur Tunis-R.T.T. de 1938 à1939 ou à Radio France Alger de 1943à 1944 ou encore à Radio France Paris de 1944 à 1958, Amrouche s’est révélé être un
intellectuel entier et redoutable. Ses célèbres entretiens avec André Gide, Paul Claudel, François Mauriac et bien d’autres attestent du génie de cet homme écartelé qui écrit d’un ton prémonitoire dans son Eternel Jugurtha paru en 1946 dans le N° 13 de  la revue L’Arche dont il est directeur : « Je suis le pont, l’Arche qui fait communiquer deux mondes mais sur lequel on marche et que, l’on piétine, que l’on foule, je le resterai jusqu’à la fin des fins. C’est mon destin » Ses positions politiques favorables à ses frères en guerre et son rôle de médiateur entre le FLN et le général De Gaulle puis quasiment de « porte-parole » de ses frères combattants pousseront les responsables français de l’époque à faire taire cette voix notamment à la Radio, mais peine perdue, il continue sur les ondes des radios suisses à crier son attachement pour son pays et à défendre la lutte d’indépendance. Ayant vécu intensément toutes les étapes du rapport colonisé/colonisateur, telles que décrites par Frantz Fanon dans « Les Damnés de la terre », Mouhoub Amrouche, en homme fier et jaloux de ses racines sautera allégrement le pas. De l’acculturation, à l’assimilation en passant par l’étape d’ambigüité et de malaise, il parvient à rompre avec le discours du colonisateur bâti sur des mensonges et une série stéréotypes tout aussi fantaisistes les uns que les autres et à manifester ouvertement sa révolte.

Les évènements de 1945 constituent  certainement chez lui, l’étape décisive de rupture. Il se désolidarise de la politique coloniale. Une année après ces massacres auxquels  novembre doit sa naissance, il écrit dans l’un de ses articles « La politique de l’assimilation est hors de saison […] C’est le temps de la justice, non plus de la charité » .Se réappropriant peu à peu sa propre culture et la glorifiant, il prend conscience que les prétentions coloniales sont dénuées de fondements  rationnels. Fini le temps des illusions, il sait maintenant que son peuple s’achemine inéluctablement vers sa libération et gare à ceux qui s y opposent.

L’ambivalence et les ambigüités qui l’habitent ne l’effrayent plus, en revenant à ses racines, il se décomplexe. Et il écrit au plus fort de la guerre, en 1956 sans aucun complexe « Je considère toujours qu’il est honorable d’être Français. Il n’est pas question, pour moi, de renier et encore moins de haïr la France, patrie de mon esprit et d’une part de mon âme. Mais il y a la France, celle d’Europe la France tout court et l’autre, celle dont le système colonial a fait un simulacre qui est proprement la négation de la France » et d’ajouter en même temps : « On ne mérite pas le respect, on l’impose. Pour être libre, il suffit de se proclamer libre et de vivre en homme libre ». Il meurt d’un cancer, à quelques jours de l’indépendance du pays, le 16 avril 1962.Des fragments de son œuvre  restent à ce jour, inédits ; les publier ou rééditer ses ouvrages et faire des compilations des ses écrits journalistiques est le plus grand hommage qu’on peut rendre à cet intellectuel immense dont l’Algérie doit être fier.