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« Traverses d’Alger » un recueil de treize nouvelles de l’écrivain-journaliste Ameziane Ferhani

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« Traverses d’Alger », un recueil de treize nouvelles, toutes situées à Alger, qui dresse un portrait inattendu de cette ville tant déclamée.

L’écrivain-journaliste Ameziane Ferhani, avec un sens prononcé de l’humour, nous parle de sa ville, qui plus qu’un décor, devient un personnage dont l’âme transpire à travers des êtres qui portent son incroyable énergie.

L’Express dz : Dans les histoires que vous racontez, tout s’explique par la ville et tourne autour d’elle. Peut-on parler d’Alger comme un personnage à part entière qui interagit dans votre texte et prend la place d’un acteur ?

Ameziane Ferhani : J’ai écrit « Traverses d’Alger » parce que cette ville m’a vu naître mais surtout m’a « fait » et continue à me faire et même à m’en faire car elle est devenue difficile au quotidien, insupportable souvent, étouffante. Mais elle est mon grand scarabée et je m’efforce de voir en lui la gazelle. C’est une ville d’une très forte personnalité, aussi bien dans ses aspects agréables qu’exécrables. Elle exerce sur chacun de nous, ceux qui y habitent ou ne font qu’y passer, une énorme influence et de la pression. Dans ma vie, j’ai vu des centaines de fois des gens changer de comportement en y arrivant ou en la quittant, ce qui prouve qu’elle interagit sur eux, comme vous dites. Et pour moi, elle est complètement un personnage avec ses cicatrices, ses rancœurs, ses joies, colères et autres sentiments. Tantôt femme fatale, terriblement séductrice et donc capable de vous cacher ses vices, et tantôt bien-aimée claire, droite et généreuse.

Vous auscultez dans ce recueil,  l’intimité de vos personnages tout cela avec un ton parfois sarcastique ou cynique qui amène à des chutes dans la plupart des cas drôles.

Dans la plupart des cas, oui, mais franchement, je ne suis pas très d’accord avec « sarcastique » et surtout pas avec « cynique ». Même quand je me moque de mes personnages, que je les tourne en dérision, ou en bourrique même, c’est toujours avec le désir de les comprendre, y compris quand je ne partage rien avec eux. « Tout scarabée est gazelle aux yeux de sa mère » dit le proverbe. Il y a un peu de cela dans le rapport entre personnage et auteur. Alors, cynique, non ! Mais il est vrai que je tiens l’humour pour une philosophie supérieure de l’existence, une manière de voir le monde. La nouvelle se prête bien à cette vision et attitude et, en vous en parlant, je pense par exemple aux nouvelles du britannique Roald Dahl, un maître du genre.

Vos personnages, parlons-en. Nous avons le féru de livre, le «tsunamiste» nostalgique de Paris, le dramaturge, etc. Vous décrivez avec minutie les comportements de chacun.   Peut-on parler d’une analyse psychanalytique de vos personnages ?

Une analyse, c’est peut-être beaucoup. Mais quand je crée un personnage, je l’envisage dans sa totalité. Parfois, je suis au volant de ma voiture et je pense à l’un d’entre eux qui est en train de naître et je me pose des questions qui peuvent paraître ridicules (comment il s’habille, qu’aime-t-il manger…) et complètement inutiles car ces détails ne figureront pas dans mon texte, sauf nécessité narrative. Mais j’ai besoin de le voir entièrement, de me le rendre vraisemblable pour qu’il puisse le devenir pour mes lecteurs et lectrices. Là dedans, oui et forcément, je m’intéresse aussi à sa dimension psychologique et psychanalytique. En même temps, si j’ai besoin d’aller aussi loin dans la conception du personnage, c’est surtout son comportement et ses actes qui serviront à l’exprimer. Et les lecteurs doivent garder leur part d’imagination. Il faut bien qu’ils travaillent un peu (rires) !

Vous passez en revue les relations de voisinage dans la nouvelle « À l’origine des bruits ». L’histoire au premier abord prête à rire mais le sujet en lui même reste toujours d’actualité. Faut-il en conclure que l’Algérien reste toujours fidèle à lui même ?

C’est certain que le plaisir de raconter ne peut se limiter justement au plaisir. Il y a un désir de montrer notre société, de relever ses aberrations mais aussi ses qualités (il y en a quand même, je vous l’assure), d’aller au-delà des apparences… Les relations de voisinage sont un extraordinaire révélateur de l’ensemble de la société, particulièrement chez nous ou, en milieu urbain, nous oscillons entre des modèles modernes et des survivances fortes des proximités traditionnelles. Nous sommes un pays qui a vécu d’énormes transferts de population, particulièrement, mais non exclusivement, à partir de l’indépendance. Le passage du monde rural, duquel nous provenons tous ou presque tous, vers la ville a provoqué des chocs culturels profonds. C’est sûr que le voisinage est une grosse affaire chez nous et un sujet passionnant. Il est lié aussi à l’architecture et à l’urbanisme, deux domaines gravement perturbés. On est tellement focalisé chez nous sur la politique, je veux dire la politique politicienne, el boulitik quoi, et on néglige d’autres dimensions, culturelles, économiques, sociologiques, démographiques… Mais le voisinage, la houma, etc. condensent tous les niveaux et registres d’une société.

Le lecteur a l’impression que vous lui racontez des histoires vécues, vraies. Puisque dans la première nouvelle, vous rendez hommage à Mouloud, le plus ancien bouquiniste d’Alger. C’est une personne qui vous a tant marqué apparemment.

Je suis triste que Mouloud nous ait quitté et, depuis son décès, il me manque comme il manque à des centaines de personnes et même à la ville. Son petit-fils a repris « Les Etoiles d’Or » et nous devons l’encourager. Mouloud est un personnage de ma vie et, dans la nouvelle que je lui ai consacré, je raconte comment je lui ai avoué lui avoir volé des livres quand j’étais enfant, puis jeune… C’est fou ce qu’il a contribué de manière modeste, mais avec un effet considérable, à l’enrichissement culturel de plusieurs générations. C’est pourquoi j’avais tenu à ce que la conférence de presse de lancement de mon recueil de nouvelles ait lieu dans sa boutique. Je lui dois en grande partie ma découverte de la littérature. Je crois que jamais un livre n’a été lancé dans une bouquinerie. C’était une première mondiale. J’étais heureux de lui rendre hommage et il en a été aussi heureux, je crois. Alger n’est plus la même sans lui mais j’espère que son activité se poursuivra.

Peut-on dire que les personnages et les lieux  dans votre ouvrage sont inspirés tous de votre vécu ?

Quasiment tous. Maintenant, cette inspiration va de 2,56 % de leur réalité à 67,33 % car il y a toujours par la suite l’intervention de l’imagination. Et souvent, un de mes personnages est un hybride de plusieurs personnages que j’ai connus. Maintenant, je ne veux absolument pas produire des prototypes sociologiques. Ce n’est pas le rôle de l’art et de la littérature. Il existe des universités qui doivent faire des recherches. Je m’inspire du vécu et je cherche à produire de la vraisemblance. Même quand on raconte une histoire fantastique, elle doit (et peut) être « vraisemblante », c’est-à-dire permettre au lecteur d’y entrer et d’y trouver une cohésion. En tant que lecteur, j’adore la science-fiction et je peux vous dire que des auteurs comme Philip K. Dick ou Isaac Assimov ont développé des univers complètement fantasmagoriques mais porteurs d’une rationalité… Même dans leur cas, on peut sentir ou repérer les sources du réel. En Algérie, la fiction n’est pas encore complètement reconnue. On tient absolument à ce qu’elle soit fidèle à la réalité. Or, chacun a une vision de la réalité et ces visions n’ont pas plus d’importance que la fiction qui elle aussi est une autre vision de la réalité. Au cinéma, c’est encore plus terrible. Dès qu’un film sort, même si c’est une fiction, on veut qu’elle soit un discours, une thèse, etc.

Faut-il être un grand observateur pour développer tant de personnages aussi contradictoires les uns que les autres. Partagez-vous notre avis lorsqu’on dit  que vous êtes un écrivain qui a, si je me permets d’utiliser une de vos expressions, « la précision d’un œil de faucon » ?

Je pense que l’expression existait… Mais je peux dire que déjà dans mon enfance, j’étais extrêmement curieux. Je voulais tout voir, tout savoir, tout comprendre. Le virus ne m’a pas quitté et plus j’en sais, plus je veux en savoir. Pour moi, la découverte est une des plus belles choses de l’existence, qu’elle soit scientifique ou ordinaire comme dans la vie quotidienne. La découverte donc mais aussi la rencontre avec les gens. Je déteste m’enfermer dans mon milieu et je discute avec toutes sortes de personnes. J’ai des relations et des amis dans tous les milieux, toutes les régions… On s’enrichit de ces contacts plus qu’avec ceux qui vous ressemblent et avec lesquels on peut avoir tendance à s’enfermer, à ne pas accepter les autres, etc. Et je suis constamment en observation, à l’écoute… Mais c’est un réflexe quasi naturel. J’ai du mal à passer des vacances par exemple. Mettez-moi sur une plage du Pacifique et une demi heure après, vous me trouverez à réfléchir à la dérive des continents, au voyage des graines d’arbre, aux rapports entre les gens… Et puis, j’ai fais des études de sociologie que je poursuis encore librement, de manière un peu sauvage mais avec le besoin toujours de comprendre. Ajoutez là-dessus le journalisme et ça pourrait répondre à votre question.

Dans chaque nouvelle vous nous proposez des formes différentes, des styles d’écriture différents,  on arrive même  à dire des genres différents pour nous exposer des sujets bien différents (décennie noire, colonisation, les us et coutumes…), est-ce que pour vous le fait d’écrire des nouvelles, constitue un exercice ou une exploration littéraire ?

Je ne sais pas comment vous répondre. Toute écriture est un exercice, un combat contre les mots qui sont fixes et délimités alors que la réalité est une totalité indistincte. Est-ce que l’on pense avec des mots, je n’en suis pas sûr. Il y a un niveau dans notre cerveau où les données sont traitées dans une totalité aussi indistincte que la réalité. Puis on passe au niveau linguistique. Quand on écrit, c’est sans doute un peu différent, les mots sont d’emblée un peu plus présent et ma préoccupation est de trouver l’expression la plus juste pour moi, la construction narrative la plus adaptée à mon projet de texte. Je ne définis pas un modèle littéraire pour ensuite développer mon récit. C’est le contraire qui se produit. Le récit va me mener vers telle ou telle forme littéraire.

Vous préférez qualifier vos textes d’histoires courtes, peut-on savoir pourquoi ?

Ce n’est pas une coquetterie de langage. Le concept de « nouvelle » appartient à la littérature française et, dans ce cadre, c’est un genre assez codifié. En anglais, « novel » désigne un roman et on dit « short story » pour parler de nouvelles. Une histoire courte, c’est bien comme çà que j’entends une nouvelle. Cela les définit par une certaine longueur, une densité et un rythme et cela laisse la liberté de les écrire comme on le veut, selon les auteurs mais aussi, chez un auteur, selon le sujet. Par ailleurs, « nouvelle » a un double sens : la nouvelle littéraire mais aussi une information, de l’actualité… Et cela fait quand même bizarre de dire « nouvelle » quand on raconte une histoire très ancienne. Mais bon, ces questions de dénomination ne sont pas vitales. Elles peuvent intéresser la recherche universitaire mais qu’un texte se définisse comme ceci ou cela, ne changera rien à sa qualité ou sa médiocrité et à son effet sur les lecteurs. Donc, je laisse mon éditeur libeller mes textes en tant que nouvelles. En librairie, cela peut aider au choix des lecteurs.

 

Est-ce que ce genre assez particulier autorise ce que le roman ne permet pas ?

 

Je le pense, oui. Je compare souvent la nouvelle à la course de vitesse avec précisément l’image d’un 110 mètres haies. Tandis que le roman m’apparaît comme une course de fond, un 5.000 ou un 10.000 m. Cela demande des qualités physiques différentes chez les athlètes. Et, dans le monde de l’écriture, des aptitudes différentes. Dans une course de fond, on est plus stratégique, plus malin en quelque sorte, on peut laisser les autres prendre les devants, on peut faire semblant de trainer la patte, etc. Dans une course de vitesse, on doit se donner pleinement, se concentrer et réussir son arrivée dès le départ. Bon, ce sont des images car certaines nouvelles sont assez longues pour être comparées à du demi-fond en athlétisme.

Je peux dire aussi que la nouvelle permet une variété que le roman n’offre pas, dans les sujets, les personnages, les situations, etc. Ainsi que dans les modes de narration et d’écriture. C’est quelque chose qui correspond bien à notre passé, marqué par le conte qui était la forme la plus répandue de littérature en prose. Cela peut aussi correspondre aux contraintes du temps présent où les gens lisent moins et sont conditionnés par les rythmes de la télé et d’internet. Dans un recueil de nouvelles, je m’amuse à penser que les lecteurs peuvent zapper d’un texte à l’autre, choisir leur ordre de lecture, etc. Maintenant, c’est sûr, le roman permet des choses que la nouvelle n’apporte pas…

Comment ce genre s’est-il imposé à vous ?

Imposé ? Je n’aime pas trop le mot. C’est peut-être moi qui me suis imposé à la nouvelle car il faut en mériter les exigences. Mais il est vrai que mon travail dans la presse et la communication qui est pour moi une passion mais aussi mon pain quotidien, ce travail donc m’amène à écrire beaucoup sur d’autres registres que la littérature. Et la longueur modérée des nouvelles me permet de glisser plus facilement des moments d’écriture littéraire dans mon plan de charge. Cela dit, je me demande si ce n’est pas une illusion. Car une nouvelle exige beaucoup d’efforts. Pour revenir à la comparaison avec l’athlétisme, vous ne pouvez pas vous rater dans une course de vitesse. Dans une course de fond, vous pouvez toujours vous rattraper, sauf bien sûr si vous êtes à cent mètres derrière le premier au dernier virage ! (rires) Je veux dire que vous devez particulièrement soigner le travail dans la nouvelle, justement parce qu’elle est courte.

A la fin de chaque nouvelle, une chute toujours surprenante est proposée au lecteur. Vous nous emmenez vers l’inconnu avec souvent des retournements de situation…  

Eh bien que vous dire ? Je suis bien content de l’entendre mais pour moi, c’est la moindre des choses que d’apporter de la surprise et de l’étonnement. On en manque tellement dans la vie bien qu’il y en ait plus qu’on ne le pense si l’on va au fond des choses. Mais si la littérature devait ressembler exactement à la réalité, pourquoi existerait-elle ?

Est-ce que la chute préexiste à la nouvelle ?

Souvent, mais pas toujours. Parfois je me lance un peu au hasard. J’ai un ou plusieurs personnages, une situation, des lieux… et je fonce dans cette amorce comme support de mon imagination. Evidemment, dans une histoire courte, la chute est importante mais elle n’est pas toujours primordiale. En plus, combien de fois, des chutes que j’avais prévues se sont effacées au profit d’autres, car l’écriture est un exercice de mise en vie si je puis dire. Et, au fur et à mesure qu’elle se déroule, elle génère sa propre logique, suggère à l’écrivain d’autres issues. Des personnages se rebellent et remettent en cause le sort qui leur était réservé. D’ailleurs, quand je ne sens pas cette vie « autonome » de mon texte, je me dis que je ne suis pas sur le bon chemin. Mon défunt père a passé sa vie dans l’enseignement et il disait toujours qu’il préférait les cancres aux bons élèves parce que les cancres remettaient en question son travail et l’amenaient à chercher de meilleures voies, à se dépasser. Il avait plus de plaisir à les récupérer qu’à féliciter un bon élève. C’est un peu la même chose quand on écrit, en tout cas quand j’écris. Je dialogue avec l’univers que j’ai créé moi-même et qui parfois me remet en cause.

Le classement de vos nouvelles n’est pas fortuit. Dans la première nouvelle, le lecteur comprend que vous cherchez à régler vos comptes avec le passé, payer une dette. Dans la dernière, celle qui le clôt, vous cherchez une explication à un phénomène du passé, devenu presqu’irréel avec le temps. Pensez-vous déjà à votre prochain livre ? Car les lecteurs de « Traverses d’Alger »,  attendront d’autres écrits d’Ameziane Ferhani.

C’est un grand compliment et j’espère le mériter. Le prochain livre que j’achève en ce moment est encore un recueil de nouvelles, mais à la différence du premier, les textes qui le composent sortent d’Alger. Ils se passent dans d’autres lieux et villes de notre pays qui est, bien plus qu’avec le pétrole, un gisement phénoménal d’histoires et de personnages, à l’étranger aussi, en France, en Inde, en Angleterre… J’aurais pu l’intituler « Out of Algiers » mais il a déjà un titre que je préfère garder pour l’instant. Passer au roman ? Je n’aime pas l’idée qui suggère une hiérarchie entre les genres littéraires. On a l’impression que la nouvelle est un galop d’entraînement pour entrer dans la catégorie supérieure, le roman. En dehors de la qualité littéraire, je ne vois pas d’autre hiérarchie. J’ai dans mes cartons deux romans dont un inachevé ou, si vous préférez, un roman et demi ! Mais je n’en suis pas du tout content et c’est pour cela que je ne les ai pas proposés à publication. Donc j’espère continuer la nouvelle, même si un jour je dois sortir un roman. On verra. Selon le Principe de Peter, tout individu est poussé à son niveau maximum d’incompétence et donc passer de la nouvelle au roman n’est pas un parcours obligatoire ou obligatoirement réussi. A ma connaissance, le jamaïcain Usain Bolt n’a jamais couru de 10.000 m et je peux vous assurer que je cours moins vite que lui (rires).

Ameziane Ferhani, « Traverses d’Alger », Chihab Éditions, Alger, 2015, p. 240, 800 DA.

Bio Express

Ameziane Ferhani est né en 1954 à Alger. Après des études de sociologie urbaine, il s’est consacré au journalisme culturel. Dans les années quatre-vingts, il a été notamment rédacteur en chef de Parcours Maghrébins et rédacteur en chef adjoint d’Algérie- Actualités. Depuis 2006, il dirige Arts & Lettres, les pages culturelles hebdomadaires du journal El Watan.