Zahra N’Soumer : quand la raison du cœur rime avec les saisons sans âges

Par Mohand-Lyazid Chibout

Au départ, l’idée était triviale tellement elle était d’une simplicité enfantine et aussi pour s’être éloignée de tout aboutissement matériel. Ayant traversé sa jeune tête, jamais elle n’avait imaginé que celle-ci germerait pour ainsi mûrir et être accueillie à la bonne saison et pour des raisons. Les peines intérieures extrapolées l’exhortant à prendre avec dextérité et sérénité ce qui se nourrissait en filigrane, la voici plongée dans un univers nouveau intriquant esprit et objet. Une illusion chez tant d’autres, et une concrétisation et un aboutissement pour Zahra N’Soumer. Dire que l’échec est nommé de la sorte sous un angle comme il est qualifié par son contraire, sous un autre angle, par celle qui a su séparer le bon grain de l’ivraie.

Tout ce qui est rare est beau, et tout ce qui est beau est difficile à trouver. Le temps passe vite, et il est des voix qui laissent des traces et marquent des espaces, la langue qu’elles embrassent comme devise et la culture qu’elles véhiculent comme hantise. Discrète, Zahra N’Soumer fait partie de cette rareté recherchée. Ni la profondeur des écumes, ni leurs légèretés entraînées par les courants contraires n’ont venu la dissuader de son idée obsessionnelle : réussir pour elle, c’est créer, et créer sert de support à tant de réflexions que ce soit sur l’éthique du pardon ou sur les soulagements personnels. Eloignée de la scène artistique depuis une vingtaine d’années, et même si ses préoccupations personnelles sont plus axées sur sa vie privée, mais l’art qui l’habitait demeurait à jamais son oxygène aux poumons et une lumière à ses yeux.

Djezzy Binatna

À Granville en Normandie (France) où Anissa Kemouche (de son vrai nom) est allée planter ses choux, jamais elle n’avait cherché à faire du bruit, plutôt à composer des mélodies. Elle a inventé sa propre musique avec un style universel seyant à la modernité et l’ouverture sur le monde. Zahra était l’élève du chantre Cherif Kheddam comme elle était la « Yelli ghriva », la voix féminine qui avait accompagné feu Idir dans « A vava inouva ».

Chez elle, le temps passe et ne passe pas. Etant dans son univers à deux dimensions, un œil gardé sur son monde artistique et l’autre sur ce qui l’entoure de près, elle plonge poétiquement dans le passé en se laissant envahir de souvenirs, parfois évocateurs et douloureux, parfois apaisants et lumineux. Un mélange de nostalgie et de remontrances dont la concrétisation est dédiée à réconcilier, dans la matrice de la musique, ses tendances dont le sacré et la liberté, l’exil et la Kabylie. D’une sagesse sans fioritures, elle accepte ses rides comme elle se sent libre. Tant de fois, en s’appuyant avec dureté sur ses doutes, elle revoyait ses projets peints d’un peu de regrets en mêlant les « si » aux aléas de la vie pour, en somme, se résigner à se relancer intimement dans la beauté de ses créations.

Les rêves rimant avec la réalité, Zahra N’Sumer, vêtue de sa robe kabyle, a composé, écrit et chanté avec les yeux fermés, et ce, sans avoir peur ni de l’imprévisible, ni du destin, ni même de ceux qui agissaient à contre-courant dans l’ombre, ces éteigneurs de lumière qui ont fini par être rattrapés par leurs peurs. Femme chaleureuse et subtile, elle a honoré son art et son public, comme elle a éclairé, par les sentiments de son cœur bien à sa place, ce qui ne se disait pas et ne se chantait pas.

Dans le monde actuel, le faux se mélange au vrai, et la vulgarité est nommée beauté, d’où cette perte du sentiment de la pudeur. L’évolution en traîne, l’éducation menée tout de go, le manque de retenues et la mondialisation ont influencé les tendances et penchants pour les classer dans un monde éphémère. L’atmosphère musicale dans laquelle notre diva Zahra N’Sumer nous a laissés va-t-elle se faner ? Allons-nous chercher une beauté qui n’existerait plus ? Nous vivons une époque de grande confusion, les sourires mécaniques, les amours contrariées et les vides qui règnent en maîtres… Le monde décadent ferait-il de son germe une renaissance ?