Devant la dégradation du parc cinématographique algérien, l’écrivain Nourredine Louhal qui vient de publier aux éditions Aframed « Sauvons nos salles de cinéma »  lance un SOS et plaide  pour un sursaut rapide  pour redynamiser  l’industrie cinématographique algérienne. Dans cet entretien qu’il nous a accordé, il met le doigt sur la plaie et propose des pistes pour impulser un nouveau souffle à ce secteur en décrépitude.

L’Express dz : Votre dernier ouvrage  « Sauvons nos salles de cinéma acte II »  (Si nos salles de cinéma m’étaient comptées) est une sorte de plaidoirie pour la renaissance du cinéma en Algérie.  A travers votre livre-enquête publié aux éditions Aframed 2019, que pouvez-vous dire  de l’état actuel de l’industrie du cinéma en Algérie ?

 Louhal Nourreddine : L’unique baromètre qui soit fiable pour l’évaluation de l’état réel de l’industrie du cinéma reste évidemment le grand écran que l’on n’a plus hélas ! A cela s’ajoute le déficit qu’il y’a autour de l’annonce de nouveautés et de statistiques inhérentes à la propension réelle de la vente de billetterie qui atteste du taux de fréquentation des salles de cinéma d’Alger-centre mais aussi de Riadh-El-Feth (El Madania) l’instar d’« Ibn-Zeydoun », filmothèque « Mohamed-Zinet » et « Sid-Ali Kouiret » (ex-Le Cosmos) . Autre disparité pour cause de travaux décidée dans le sillage de l’hôtel « Safir » (ex-Aletti), la salle Le « Mouggar » (ex-Colisée) qui était dans un passé récent, l’idéal support d’inédites projections telles que « L’Andalou » (2014) de Mohamed Chouikh, « Mascarades » (2008) de Lyes Salem et « Harraga blues » (2015) de Moussa Haddad. A ces indigences, se greffe également l’aridité en termes de subventions dont souffre le cinéma. D’où qu’il est malaisé d’estimer ou de jauger l’industrie du cinéma du terroir qui était des plus florissante dans les années 1960-1970. En effet, il ne faut pas perdre de vue que l’Algérie s’était investie dans la coproduction d’indémodables classiques d’envergure universelle à l’exemple de la : « La Bataille d’Alger » (1966) de l’italien Gillo Pontecorvo, (1919-2006), « L’Étranger » (1967) d’après le roman d’Albert Camus, (1913-1960) et adapté à l’écran par Luchino Visconti (1906-1976), « Z » (1969) de Costa-Gavras et « Remparts d’argile » (1970) de Jean-Louis Bertuccelli (1942-2014) qui été auréolé du prix « Jean-Vigo ».

Produire des films, c’est bien ! Les projeter dans les salles de cinéma d’Alger et de l’arrière pays serait mieux.  Mais ce n’est pas le cas actuellement, n’est-ce pas ?

La dissolution entre autre de l’Oncic et du Caic qui géraient le cinéma a arrêtée net l’ascension de notre 7e art qui a enfanté au bout d’un itinéraire jamais égalé « Alger l’insolite ou Tahia Ya Didou » (1971) de Mohamed Zinet (1932-1995) et s’est adjugé même la Palme d’or à Cannes pour « Chronique des années de braise » (1975) de Mohamed Lakhdar-Hamina. Laissé donc orphelins de ses opérateurs, le cinéma algérien évolue actuellement en dents de scie, eu égard à l’austère bourse de l’Etat qui se refuse de desserrer ses cordons. Du reste, et si production filmique il y’a, celle-ci se limite aux avant-premières mondiales et puis rien… A ce sujet, j’ose paraphraser Merzak Allouache qui à braver le débat : « Pourquoi s’obstiner à faire des films s’il n’y a pas de salles où les projeter, » lors de l’avant première de son film « Harraga » (2013) à la salle « Sierra-Maestra ». Et depuis, le hall de l’ancien « Hollywood » abrite les étals de l’artisanat au lieu de la biennale du cinéma. Il est vrai que l’artisanat est aussi essentiel mais ce n’est pas sa place. C’est triste !  

  Est-ce vrai que dans les premières années de  son indépendance l’Algérie possédait le parc cinématographique le plus important à l’échelle du continent africain et du monde arabe ?

 Effectivement, l’Algérie s’enorgueillit d’un parc d’environ 450 salles de cinémas que nous enviaient nos voisins du Maghreb et d’autres pays du bassin méditerranées. D’ailleurs, j’ai énuméré l’inventaire de nos salles de cinéma que j’ai fréquenté à El- Biar, La Casbah, Alger-centre, Bab-El-Oued, Belouizdad et au-delà même de la limite de la Capitale. Exhaustif, l’inventaire s’étend à la banlieue d’Alger et englobe les salles d’Oran, de Constantine, de Sétif, de la Kabylie, du Khroub et de Tébessa. En plus qu’il soit chiffré, le répertoire comporte l’exactitude de l’appellation ancienne et nouvelle de chaque salle ainsi que l’exacte localisation de ce lot de salles obscures. Mieux, les salles étaient pour la plupart « réfrigérées » pour dire « climatisée » à l’exemple du toit ouvrant de l’ancien « Majestic » de Bab-El-Oued où il était loisible au spectateur de s’aérer en plein air. Authentique ! Véritable musée, l’actuel « Atlas »  était la scène de prédilection d’inaccessibles stars à l’exemple de Johnny Halliday, Frédérique François, Gérard Lenorman, Georges Moustaki, Le groupe Pop kabyle des Abranis, le duo « Turkish Blend » (Yacine & Malik) de Saint-Eugène… l’actuel Bologhine. Si tant que le concept de la « Première vision » d’un film s’appliquait pour Alger, Oran, Constantine et Annaba.

 Par votre ouvrage  vous nous avez compté et conté  les nombreuses salles de salles de cinéma aux noms prestigieux qui ont fermé rideau.  Votre inventaire est-il exhaustif et qui faut-il incriminer  dans cette débâcle quasi généralisée  qui caractérise nos salles de cinéma ?

Mon ouvrage est d’abord « une Première » dans le paysage du septième art et se veut aussi une modeste pierre que j’ai offert à l’édification de l’historialité du patrimoine cinématographique algérien. A ce titre, l’inventaire que j’ai établi revêt le sceau de l’authenticité d’une carte cadastrale d’un patrimoine qui s’effrite chaque jour un peu plus et que l’on ne peut reconstruire à l’identique, faute d’un savoir-faire que l’on n’a pas. S’il en est une preuve d’une innovation littéraire, celle-ci s’est illustrée lors de la dernière édition du salon international du livre (Sila 2019-2020) où il n’y avait que mon livre au stand des éditions Aframed (2019) qui a osé l’inventaire et la description de l’état des lieux peu reluisant de nos salles de cinéma qui se détériorent. Il n’est pas dans mon intention de jeter la pierre à qui que ce soit, mais s’il y’a faute, celle-ci est dû à la précipitation qui a concourue à céder ce patrimoine à la gestion d’opérateurs privés qui n’était pas préparé à gérer une salle de cinéma qui requiert un savoir-faire. Et quand bien même qu’il soit comptable des dégâts, le bailleur privé n’est pas l’unique architecte de ce désastre où le gain facile a surclassé l’acte culturel.

L’état des lieux que vous avez dressé dans cet ouvrage est calamiteux. Outre le désengagement de l’état, quels sont les autres facteurs à l’origine  de cette situation moribonde de nos salles de cinéma ?

 Du lot des causes qui ont malmenées nos salles de cinéma, il y’a l’irréfléchie démarche d’avoir approuvé le projet des APC de se dessaisir des salles de cinéma au profit de la gestion du privé. Et au lieu d’un léger mieux dans la gérance, il y’a eu d’abord les licenciements massifs du personnel rompu  pourtant à l’abécédaire de gestion y afférent à l’accueil du cinéphile. Notamment la caissière, l’ouvreur, la placeuse à laquelle Merzak Allouache a rendu hommage dans son filme « Omar Gatlato » (1977) dans une scène tournée à l’Olympia d’Alger. Derechef, le confort du 35mm a laissé place à la piètre image de la vidéo qui a provoqué la défection du cinéphile qui boude nos salles de cinéma. Autre talent de perdu, le savoir-faire du projectionniste qui en plus de veiller au souci du confort du cinéphile à l’aide de l’image et du son, opérait également des tâches de montage sur les déchirures de bobines de film. S’ensuivit aussi le grave déficit en matière d’hygiène et de la maintenance des lieux qui ont entraîné la dégradation des lieux. Pire, les carrés de pizzas et du douteux sirop à l’eau ont remplacé la dégustation d’un bâton d’esquimaux à l’entracte. Du reste, la gestion à l’emporte-pièce a contribuée à désertifier ces lieux de culture.

Pourtant, il ne se passe pas une année sans qu’on assiste ici et là à travers le pays à l’organisation de festivals de cinéma, de nuits cinématographique…etc. d’un coté, il apparait un certain intérêt pour le cinéma, d’autre part, on ferme à tour de bras depuis les années 90 les salles de cinéma. Comment expliquez-vous cette contradiction ?

 L’action de grâce du ciné-club « Allons voir un film » de l’association « Project ‘heurt » de Bejaïa, ainsi que le ciné-club de Mascara auxquels se greffent « les découvertes DZ » et  l’événement « Afak Fine-Week » à la salle « Atlas » (ex-Majestic) de Bab-El-Oued du  Cinuvers et les journées du cinéma engagé du Fica représentent cette étincelle qui ressuscitent en nous l’envie d’une sortie au cinéma. Donc, ça ne peut qu’attiser la curiosité du cinéphile ou l’allécher pour qu’il se fait plaisir d’une projection de film à la filmothèque Mohamed-Zinet de l’Oref, surtout lorsqu’il se sait entre les mains de professionnels du 7e art. Seulement,  l’intérêt du cinéphile s’éteint à l’instant même où s’éteignent simultanément les lumières de ces festivals qui ont le mérite d’apporter une éclaircie dans la grisaille du quotidien. D’où qu’il est requis d’asseoir un agenda où les matinées traditionnelles de cinéma vont de paire avec l’organisation de festivals. En attendant, on n’a plus qu’à se contenter du nouveau concept de la cinémathèque algérienne qui propose à l’affiche, des classiques 13h, 15h et 18h. Bien entendu, que ce n’est pas encore la grande foule mais ça viendra, particulièrement après le confinement dû  au virus du Coronavirus.

 Peut-on espérer une résurrection de ce secteur ?

 Il est vital de militer par le biais de l’écrit et de l’image à l’éveil des enseignes de nos salles de cinéma qui éclairaient les rues d’Algérie. En témoigne la pétition qui circule actuellement sur le net, revendiquant la réouverture des salles de cinéma de Sétif, entre-autre l’«Afrique » qui tarde à être inaugurée en dépit de l’investissement consenti.  Au demeurant, «« Un pays sans cinéma, c’est comme une maison sans miroir » dixit Hervé Dumont le directeur de la Cinémathèque Suisse. Et l’on ne peut qu’espérer ce renouveau qui viendra à la suite de la rénovation de l’ancien Casino, Le « Debussy », l’actuel El Khayam, l’« ABC » ou Et’haqafa d’aujourd’hui ainsi que l’« Afrique » (ex-Empire) et le « Sierra-Maestra » (ex-Hollywood). Certes, c’est petit mais c’est toujours bon à prendre pour le cinéphile qui reste horriblement sevré d’une sortie au cinéma.  Autre espoir, la création d’un secrétariat d’Etat chargé de l’Industrie cinématographique avec à sa tête le comédien Bachir Youcef Sehaïri.

 Après les salles de cinémas et les fontaines d’Alger, quel autre inventaire illustré  et revendicatif allez-vous nous offrir ?

 J’attends d’abord de quoi demain sera-t-il fait pour opter pour d’autres sujets qui me tiennent à cœur, eu égard à l’état peu brillant dans lequel est confiné tout comme nous en ce moment, le patrimoine matériel du terroir. Mais ça, c’est un autre projet. S’agissant de celles et ceux qui allèguent que la vidéo, la parabole et le DVD ont tué le cinéma, je dirai à ces adeptes de la bazarisation, pourquoi qu’au pays d’où est issue cette technologie, les gens, continue d’aller au cinéma ? Notamment nos voisins à Tunis, Rabat et en Europe où la fréquentation des salles de cinéma est à son paroxysme ! En ce sens, le cinéma n’a pas tué le théâtre et la télévision n’a pas tué non plus le cinéma qui continu d’attirer le cinéphile. A bon entendeur !

 Un dernier mot ?

 D’abord, Je ne souhaite pas qu’il soit mon dernier souhait, mais je formule le vœu que la gestion de nos salles de cinéma soit confiée à l’Etat, en l’occurrence l’Office National de la Culture et de l’Information (ONCI) qui a les moyens qu’il faut et aux professionnels du 7e art qui ont ce talent pour y impulser la dynamique inhérente à la fréquentation de nos salles de cinéma. Outre ce vœu, je nourris l’espoir que l’Algérie retrouvera cette époque où il y’avait des files interminables aux guichets de nos salles de cinéma. Je ne désespère pas non plus d’un retour des beaux jours, où le ticket de cinéma se vendait au marché noir, eu égard à l’engouement pour tel ou tel film.