A l’occasion du 60e anniversaire de la disparition  de Amar Imache, l’un des pionniers du mouvement national algérien, son fils Chabane Imache a bien voulu répondre à nos questions. Il revient sur le parcours d’un militant hors pairs.

L’Express DZ : Cela fait 60 ans que votre père,  Amar Imache, l’un des pionniers du nationalisme algérien, a disparu. Que vous inspire ce 60e anniversaire de sa disparition ?

Djezzy Binatna

Chabane Imache :    L’anniversaire de la disparition d’un être cher est à la fois triste et heureux. C’est vraiment émouvant ! Mais quand on voit la foule nombreuse qui vient rendre hommage à l’un des pionniers du mouvement indépendantiste algérien, membre fondateur en 1926 et Secrétaire général de l’Etoile nord-africaine, ça ne peut que nous soulager et nous mettre du baume au cœur.

En dehors d’Ait Mesbah  (Ath Douala), son village natal,  y a-t-il des activités commémoratives en son honneur en ce 60e anniversaire ?

Hormis cette année et l’année dernière, les activités commémoratives sont célébrées chaque année au niveau local (village, commune) mais aussi au niveau wilaya, essentiellement à la Maison de la culture Mouloud-Mammeri de Tizi-Ouzou, avec des conférences, des expositions d’articles de journaux qui évoquent le parcours et la lutte politique d’Amar Imache du début des années 1920, pratiquement jusqu’à sa mort en 1960, ainsi que des citations tirées de ses œuvres. Parallèlement à ces activités, nous organisons aussi des ventes-dédicaces de son ouvrage intitulé « L’Algérie au Carrefour », une compilation de ses écrits (brochures, lettre d’adieu, articles d’El Ouma rédigés de sa plume) réédités en 2012 en un seul volume portant le titre de la 1ère brochure écrite en 1937.

Le parcours et l’œuvre de Amar Imache commence malgré tout  à  intéresser un large public. Comment explique ce regain d’intérêt à  Amar Imache lui dont la mémoire a été enfouie depuis de longues années sous une chape de plomb ?  

Effectivement, l’œuvre et le parcours d’Amar Imache commence malgré tout à intéresser un large public qui commence à découvrir l’Histoire authentique contrairement à ce que l’histoire officielle a enseigné et continue d’enseigner dans nos écoles en bourrant le crâne de pauvres petits innocents avec du faux. Mais la vérité finit toujours par triompher car l’Histoire n’est pas un conte de l’ogre et de l’ogresse que chacun peut raconter à sa guise en l’allongeant ou en l’écourtant au gré des nuits selon qu’elles soient longues en hiver ou courtes en été. L’Histoire, ce sont des faits concrets avec des dates précises et les acteurs sont des personnages réels qui ont existé ou qui existent encore. Même si on essaie de la falsifier un certain temps, tel un cheveu rebelle qui n’obéit pas au peigne, elle se redresse, fait des remontrances et nargue les faussaires de tous bords. On peut comparer aussi l’Histoire falsifiée à la nature qui se montre dans toute sa nudité après la fonte des neiges ou au soleil qui reprend ses droits dans un magnifique ciel bleu après que le vent ait donné un coup de balai aux nuages qui le cachent. Cet adage ou dicton populaire trouve ici toute sa signification et sa portée : « On peut tromper une personne un certain temps, on peut tromper une personne tout le temps, on peut tromper tout le monde un certain temps mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps».

 Y a-t-il  aujourd’hui des  rues ou édifices qui  portent sont nom ?

Hormis le lycée du chef-lieu d’Ath-Douala, jusqu’à ce jour, aucune rue ou édifice public ne porte le nom d’Amar Imache malheureusement. Une monstrueuse ingratitude et un constat amer ! Il appartient donc aux responsables à tous les niveaux (APC, APW, ONM, Wali…) de réparer cette injustice en honorant la mémoire de ces « oubliés de l’Histoire ». A Tizi-Ouzou par exemple, beaucoup de rues portant des noms fantaisistes doivent êtres rebaptisées en leur donnant les noms de nos glorieux martyrs. Je cite entre autres : rue de la paix, rampe de l’église… etc.

Qu’en  est-il du projet de  stèle à son effigie  lancé par l’APC d’Ath Douala en collaboration avec la Fondation Matoub Lounès ?

Le projet est l’arrêt pour le moment et j’ignore les raisons exactes.

On constate que les grandes  idées défendues par votre père dans ses brochures ou dans le journal El Ouma , organe du PPA dont il est rédacteur en chef, sont toujours d’actualité . Il était un pourfendeur de l’impérialisme, du fascisme, du zaïmisme… On dit de lui qu’il était un grand visionnaire, n’est-ce pas ? 

Oui, les grandes idées défendues par mon père dans ses brochures et dans le journal « El Ouma », organe de l’Etoile nord-africaine dont il était rédacteur en chef, sont toujours d’actualité. Il était effectivement pourfendeur de l’impérialisme, du fascisme et du zaïmisme ou culte de la personnalité. Lors de l’ultime assemblée générale de l’ENA, le 27 décembre 1936, quand Messali Hadj et lui se succédaient à la tribune pour présenter le programme de l’Algérie de demain, à chaque fois qu’Amar Imache essayait de parler, certains militants le chahutaient et étouffaient ses paroles par des cris « Vive Messali ! ». Ce à quoi, il leur répondit : «Un parti doit suivre un programme et non se mettre à la remorque d’un homme ! ». C’était un grand visionnaire qui avait une vue large et lointaine et avait de l’avance sur son temps. S’il avait été écouté, beaucoup de problèmes postindépendance auraient été épargnés à l’Algérie aujourd’hui.

 Quels sont les souvenirs les plus marquants que vous avez gardés de lui ?

Je garde de lui quand même quelques souvenirs d’enfance que j’ai bien décrits dans mon livre « L’enfance confisquée des gamins de la guerre ». J’avais à peine 7 ou 8 ans mais les souvenirs sont encore vivaces tellement ils m’ont marqué d’une emprunte indélébile. Entre autres, je me remémore encore les moments de frayeur quand les patrouilles de soldats français accompagnées de harkis et des redoutables noirs sénégalais connus sous le nom de « saligane », faisaient irruption dans notre unique et minuscule pièces. Mon père cachait toujours ses livres de politique et ses brochures en mettant dessus les fables de la Fontaine d’où il puisait chaque soir un conte pour nous endormir souvent le ventre vide. Malgré son état de santé qui déclinait, dans un français impeccable, il tenait toujours tête aux soldats qui ressortaient sans commettre de délit. Parfois, ces derniers ne se gênaient pas pour jeter par terre les maigres provisions (un peu de semoule, d’huile et de figues sèches qu’ils arrosaient ensuite avec le contenu de la lampe à pétrole. Souvent, beaucoup de femmes parmi les cousines et les voisines venaient se réfugier chez nous pour éviter de s’exposer au danger d’atteinte à leur honneur lorsque l’arrivée imminente de militaires est signalée.

Malade, comment a-t-il vécu les années de révolution de  1954 à  sa mort ?

Même malade à partir de 1954, Amar Imache a continué à servir la révolution. En effet, des officiers du FLN et de l’ALN venaient souvent le voir et lui demander conseils. A ce titre, ce témoignage de Hadj Hocine Ouyed, ancien moudjahid, est fort éloquent : Quelque temps après le 1er novembre 1954, une délégation d’officiers de l’ALN composée de Krim Belkacem, Mohammedi Said, Si Mouh Touil et Dris Ahmed dit Ahmed ath Ramdane, était venue à Ait-mesbah pour informer Imache Amar sur le déroulement de la lutte armée. Après les avoir écoutés, il leur dit « Mabrouk votre indépendance ! ». Vu son état de santé, il avait le net pressentiment que lui ne la verra pas et ne goûtera pas au fruit de son sacrifice.

La mort  de Imache Amar en 1960 est-elle du au blocus alimentaire imposé par l’armée française  au village Ath Mesbah ?

Le blocus alimentaire des années 1959 et 1960 imposé à notre village Ath-Mesvah par l’armée française à sa tête le tristement célèbre sanguinaire capitaine Oudinot chef de SAS de Béni-Douala de 1955 à1961, a accentué la dégradation de l’état de santé d’Amar Imache, déjà entamé par ses nombreux séjours dans les prisons mais surtout sa longue détention en tant que prisonnier politique sous le régime de Vichy dans les camps de concentration en Allemagne pendant pratiquement tout le temps qu’a duré la seconde guerre mondiale. Je ne dois pas passer sous silence cette scène pathétique qui m’a marqué aussi. Quelque temps avant de rendre l’âme, il délirait et réclamait de « l’eau noire ». Ma mère avait vite compris qu’il voulait du café mais comme ce breuvage faisait défaut chez nous à cause de ce blocus, une parente présente à ce moment là, est allée racler le fond de la boîte où elle gardait habituellement cette précieuse denrée mais à son retour, mon père a déjà rendu le dernier souffle.

  Vous êtes auteur de quatre ouvrages dont notamment, « L’enfance confisquée des gamins de la guerre ». Vos ouvrages ne sont-ils pas des sortes d’hommages posthumes à votre défunt père ?

 Oui, je reconnais, mes ouvrages sont en quelque sorte des hommages posthumes à mon défunt père. En effet, en plus du devoir d’honorer sa mémoire par des commémorations, je lui dois aussi mon « intrusion » dans le domaine du livre. Il faut dire que c’est grâce aux écrits de mon père que j’ai pu produire mes propres écrits. Tout a commencé après mon départ à la retraite au début des années 2000, lorsque j’ai pu concrétiser un vieux rêve qui consistait à faire rééditer les écrits de mon père. Auparavant, il fallait faire des recherches pour les retrouver car ceux qu’il avait laissés ont été brûlés pendant la guerre, après son décès. Au milieu des années 1980, quelques rares anciens militants de l’Etoile nord-africaine étaient encore en vie et c’est grâce à eux que j’ai pu les retrouver. Disposant de beaucoup de temps libre, en 2010, j’ai pu faire la saisie et la compilation des brochures, de la lettre d’adieu et de quelques articles d’El-Ouma rédigés de la plume de mon père en tant que rédacteur en chef de ce journal, le tout rassemblé dans un seul ouvrage intitulé « L’Algérie au Carrefour », titre de la 1ère brochure écrite en 1937. Le livre est publié en 2012. A partir de là, je participais aux différents Salons du livre, au SILA ainsi qu’à d’autres manifestations culturelles où le livre est présent. C’est ainsi que j’ai connu des auteurs de renom ainsi que beaucoup d’éditeurs. Moi qui suis comptable de formation et qui ai passé toute ma carrière dans l’éducation nationale en tant qu’Intendant de collèges et lycées, je n’aurai jamais imaginé écrire et encore moins publier mes écrits un jour. Et bien, comme je l’ai dit au début, grâce aux écrits de mon père, j’ai attrapé le « virus de l’écriture » et je ne pense pas m’arrêter en si bon chemin. Quoique de nos jours, le livre ne fait pas vivre son bonhomme, le plaisir de lire et d’écrire dépasse tout !

Votre dernier mot ?

 Merci pour cet entretien et j’espère avoir éclairé certaines zones d’ombre concernant un pan du parcours et de la lutte politique d’Amar Imache qui s’étale sur plus de 30 ans. Bien cordialement à vous !