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La justice a fait annuler des attributions et concessions à des responsables et leurs enfants

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Venu présenter le projet de loi de contre la corruption mercredi, le ministre de la Justice Tayeb Louh a peut-être sans le vouloir jeté un véritable pavé dans la marre devant les députés. Et encore… Les grandes affaires de corruption qui ont défrayé la chronique depuis plus de quinze ans ont été soigneusement ignorés.

En réponse aux questions des députés, Louh a fait état d’une forte volonté politique de lutter contre la corruption : «La justice est ferme dans les affaires de corruption et personne ne peut être au-dessus de la loi. Les tribunaux administratifs ont fait annuler plusieurs attributions et concessions faites à des responsables et leurs enfants. Ces avantages leur avaient été octroyés de manière illégale», a-t-il indiqué.

Mais le ministre n’a pas cité les noms de ces personnalités ni même précisé si ces privilégiés ou leurs enfants ont été mis devant le fait accompli. Pourtant il faisait face à des députés a l’occasion de la présentation de son projet de création d’une agence de lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent. Qui mieux qu’un hémicycle remplis d’élus du peuple pour révéler les noms de ces personnes.

Selon la définition du terme, Il s’agit de l’agissement par lequel une personne investie d’une fonction déterminée, publique ou privée, sollicite ou accepte un don, une offre ou une promesse en vue d’accomplir, dans le cadre de ses fonctions.

Le ministre de la Justice n’ignore pas que cette pratique de passe droits a été généralisée à l’ensemble wilayas du pays. Que des milliers d’affaires se traitent quotidiennement à coup de milliards. Que des hauts responsables ont été impliqués dans des affaires encore plus lucratives que la revente d’un terrain au prix fort. Et puis de quelle marge de manœuvre dispose-t-il réellement pour faire face à cette puissante machine politico-financière si l’Etat ne joue pas en amont son rôle de garant de la justice sociale.

L’ex ministre de l’Economie Mourad Benachenou avait publié l’année dernière une tribune fort intéressante dans la presse nationale ou il s’’attaque à ceux qu’ils qualifient de milliardaires de pacotilles : «Il est évident que tout changement de cap dans le domaine central de la politique économique, -qui a erré au cours de ces dernières décennies, et a donné lieu à la création d’une classe de parasites pillards tournant autour des centres de pouvoir, -aura des conséquences négatives sur cette nouvelle classe, qui rêve de prendre les rênes du pouvoir politique en vue de sauvegarder ses milliards de dinars et de dollars mal acquis. Que toutes les opportunités qui se présentent, si anodines soient-elles, soient exploitées par cette race de termites, dont la seule patrie est l’argent, n’a rien de surprenant» dit-il.

Plus explicite, Benachenou avance la thèse que cette faune d’hommes d’affaires menace même la sécurité du pays de par sa connivence avec certains états étrangers : «L’histoire d’autres pays est là pour prouver que la classe des compradores ces hommes d’affaires qui construisent leurs richesses et leur puissance sur la dépendance de leurs pays à l’égard de l’étranger, n’hésite jamais à préférer ses intérêts à ceux de son pays, et à pousser, si ce n’est, à créer les conditions justifiant l’intervention de puissances étrangères dans les affaires internes du pays. 

Ces compradores ont, sans doute, commencé à tisser avec des puissances étrangères les liens qu’ils jugent nécessaires pour justifier ces interventions, mêmes si elles doivent conduire à la destruction du pays». Qui mieux que cet expert en économie pour situer les enjeux : «Le gouvernement actuel, au-delà des avatars de l’actualité en images, est, semble-t-il, sérieusement engagé dans cette bataille où les enjeux économiques vont bien au-delà des domaines qui les couvrent dans leur définition classique» conclut-il.

En septembre 2013, une étude du site américain d’information économique New World Wealth parlait des barons de l’informel algérien. De son côté, le chercheur Luiz Martinez, dans un entretien à L’Express du 24 mars 2014, a évoqué pour sa part des «groupes d’intérêts qui structurent le système politique algérien».

On est encore loin du tout début de l’année 1990, lorsque feu Mohamed Boudiaf engagea un bras de fer avec la mafia politico- financière symbolisée à l’époque par Hadj Bettou, de son vrai nom Berhous Mohamed, le baron du trafic des cigarettes en provenance des pays africains

Selon le général à la retraite Khaled NezarHadj Bettou était en possession d’armes de guerre : «Nous avions eu l’information selon laquelle Hadj Bettou détenait des armes à Tamanrasset. J’ai mis à la disposition de la Gendarmerie nationale un avion militaire pour transporter deux escadrons à Tamanrasset. La gendarmerie m’a appelé pour me dire qu’elle avait découvert des magasins pleins de marchandises. Mais après enquête, il s’est avéré que ces magasins appartenant à Hadj Bettou avaient été loués aux commerçants de la ville pour y entreposer leurs marchandises. Finalement, Hadj Bettou a été jugé par un tribunal militaire et condamné pour la possession de deux kalachnikov». Ce dernier qui fût arrêté jugé a passé quelques années derrière les barreaux. Hadj Bettou transportait des sacs de semoules pleins de billets de banque. Il ne comptait pas les billets, il les pesait.

Mais les vrais commanditaires, ses protecteurs, avaient échappé à la justice. Et aujourd’hui des Hadj Bettou se ramassent à la pelle…. La seconde opération «mains propres» a eu lieu au milieu des années 90 a été menée par Ahmed Ouyahia, alors Chef du gouvernement de Zeroual qui a fait emprisonner des milliers de cadres dont certains PDG de sociétés comme celui de Sider, Messaoud Chetih. Il sera condamné, le 23 octobre 1997, à dix ans de prison. Quarante mois après, un nouveau procès l’innocentera, ainsi que ses collègues. L’affaire Sider a mis au jour le rôle occulte des mafias. Dès le premier procès, les cadres avaient plaidé leur innocence et évoqué le rôle occulte d’une «mafia politico-financière» qui aurait voulu se débarrasser d’eux parce qu’ils avaient gêné ses profits dans le cadre d’énormes importations de ronds-à-béton. Son avocat, Me Miloud Brahimi ira jusqu’à dire : «Tout ce qu’on a prétendu entreprendre contre la corruption n’était qu’un leurre. Chaque fois, c’est une opération mains propres faite avec des mains sales, à des fins strictement politiques. La dernière opération en date s’est traduite par l’arrestation de plusieurs milliers de cadres des entreprises publiques, à commencer par les plus gênants, dans le cadre des privatisations programmées. C’est ainsi que les managers et les directeurs de deux fleurons de l’économie algérienne, Sider et Cosider, se sont retrouvés sous les verrous pour mauvaise gestion» dit-il.

Si depuis le début des années 2010, la presse nationale parle plus volontiers des scandales de corruption à grande échelle, toujours sans conséquences judiciaires pour leurs principaux bénéficiaires -seuls quelques malheureux «lampistes» sont lourdement condamnés-, l’usage du terme de «mafia politico financière» a en revanche presque disparu…

Aujourd’hui peut-on dire de cette nouvelle faune de «trafiquants» qui contourne les lois de la république et se font prêter de l’argent par les banques publiques : des barons de l’informel ont fait jonction avec cette caste d’industriels.

Le président Bouteflika a eu même un jour cette réflexion pour dénoncer l’intrusion de ce phénomène dans les sphères du pouvoir: «La négation des droits, les abus de force, la corruption et l’arbitraire ont provoqué un sentiment de rejet à l’égard de la chose publique et de révolte chez les plus faibles». Tout cela montre qu’il existe, pour le peuple, une grande attente de renouveau et de rupture avec un système politique sclérosé et corrompu. Cet intérêt sera encore plus fort à condition de terminer le boulot notamment en envoyant à la casse, dans le Parlement, les partis, les ministères, les entreprises et les organes publics, les arrivistes mafieux préoccupés plus à bonifier leurs privilèges et passe-droit, d’entrepreneurs ripoux et véreux que servir l’intérêt général.

La tâche est immense, complexe et dangereuse tant le réseau mafieux est omniprésent voire protégé dans les rouages de l’Etat. Elle n’est certainement pas sans risque. Car la mafia politico-financière est un tigre en papier qui ne prospère que sur la faiblesse de l’Etat, la fracture sociale et les injustices multiples.