Rachid Moussaoui
Rachid Moussaoui chercheur et écrivain

Rachid Moussaoui a édité aux éditions Tafat un intéressant essai toponymique de 179 pages intitulé « Algérie, Toponymie et amazighité » où il explique la signification des noms des lieux algériens, situés hors les régions berbérophones. On retient de  cet  essai qu’en dépit des différentes invasions qu’elle a connues depuis l’antiquité, l’Algérie a su garder presque intact, malgré les multiples influences des différents occupants, son authenticité et son  substrat amazigh. La langue tamazight est partout en Algérie: dans les noms de nos villes et de villages, dans celui de nos rivières et de nos montagnes…Que ce soit à Adrar, Tiaret, Tlemcen ou ailleurs, la toponymie des lieux est à écrasante majorité amazighophone.  L’auteur nous en parle davantage, dans cet entretien. Ecoutons-le.


L’express DZ : Les noms sont un précieux témoignage historique, à la lumière de vos recherches toponymiques que vous avez publiées dans un ouvrage intitulé « Algérie, toponymie et amazighité ».A quelles conclusions êtes-vous arrivés ?

Djezzy Binatna

Comme vous le soulignez, les noms de lieu sont un témoignage historique de premier ordre pour les recherches toponymique, historique et archéologique de chaque localité ou région portant des noms de lieux remontant à une période très lointaine. La toponymie amazighe des lieux, présente sur l’ensemble du territoire national, est un témoignage de la présence de populations amazighes dans ces contrées depuis la nuit des temps, presque totalement arabisées de nos jours. Une évidence s’impose à nous, la langue amazighe est partout dans son espace géographique à travers sa nature. Le nom de lieu qui relève souvent de formes anciennes est un témoignage de l’évolution. Quand le nom appartient à une autre langue que celle que l’on parle dans le lieu dénommé, il est le témoignage de langues disparues. C’est le cas  de la langue amazighe, en Algérie et au Maghreb, disparue, parfois depuis longtemps, de certaines régions, mais qui subsiste dans la toponymie.


Vos recherches ont porté sur tout le territoire national, sauf les régions amazighophones, pourquoi, ce choix ?


Cet ouvrage de recherche en toponymie amazighe, dans les régions hors amazighophones, a été fait justement pour faire découvrir ou redécouvrir à la population algérienne et aux lecteurs de tous les horizons la forte présence des noms de lieu dont l’origine est amazighe. La recherche de son identité passe par la connaissance de l’histoire de son pays, mais aussi de la connaissance, de l’identification et de la définition de la toponymie des noms de villages, de localités, de villes, de montagnes, de plaines, de rivières et de cours d’eau.  Les régions amazighophones  portent en elles l’Amazighité, depuis fort longtemps et jusqu’à nos jours, que ce soit dans la langue, la culture ou la toponymie des lieux. Il était donc plus judicieux et plus bénéfique de faire des recherches en dehors de ces régions.


Est-ce à dire que tous les noms des lieux en usage dans les régions amazighophones sont d’origine berbère ?


Non, bien sûr ! Il existe de nombreux toponymes le plus souvent d’origine arabe, tels que : Ain El Hamam, Draa Benkhedda, Larbaa Nath Irathen, Draa el Mizan, Aghrib, Abi Youcef, Ain Zaouia, Souk el thenine, Sidi Aich, El Kseur, Draa el Kaid, Oued Ghir, Bouhamza, Seddouk, Souk Ahras (Taghaste), Foum Tob, Oued el Ma, Ain Touta, Ain Touila, et tant d’autres localités situées dans les différentes communes des wilayas berbérophones. De par son statut de langue du sacré, la toponymie arabe a été introduite par l’islamisation de l’Algérie actuelle, à la fin du VIIème siècle, bien plus tard en régions amazighophones actuelles ; de plus, certains toponymes arabes ont été berbérisés, comme par exemple « Takliet », « Taqdemt », « Taksebt », « Frikat », « Takriet », « Takhoukht », « El vir » (Aghbal), « El Ainser  (Thala), etc…..


Sur quels outils vous basez-vous pour expliquer l’origine des noms anciens et modernes  des lieux et des villes d’Algérie ?


D’abord on retrouve encore de nos jours des noms de lieu transcrits dans les villes et localités d’origine amazighe. ; telles que : Frenda (Tiaret), Tizi (Mascara), Terga (Ain Témouchent), Madagh (Oran), Tiberkanin (Ain Defla), Tafrent (Constantine), Tigditt (Mostaganem), Tamda (Relizane), Taghzout (Tlemcen), etc… Ensuite, il y a la recherche sur les anciennes cartes géographiques où des noms de lieu anciens sont transcrits. Pour réaliser cet ouvrage nous avons consulté aussi des livres anciens, des archives et des dictionnaires français et amazighs. Notre travail a consisté aussi à interroger les vieilles personnes amazighophones pour définir ou confirmer le sens de certains mots. Nous avons également sillonné l’Algérie profonde et lointaine, observé et noté les lieux à consonance amazighe. Certains ont été changés, soit durant la colonisation, soit après l’indépendance. A titre d’exemple nous citons,  « Tala Umlil », à l’origine, devenir Télémly, « Tamentfoust » (Cap Matifou, Bordj el bahri), « Tamanouna » devenir Bordj Bou Arredj,  « Ighil Izan » (Relizane), « Taouarira » (Hadjret Ennous), « Aberwaq » (Berouaghia), « Tabouda » (Mohamed) et « Tafraoua » (Sebdou) dans la wilaya de Tlemcen, « Adhghagh » (Adrar), « Aghelid » devenir Relida, « Aghbal » (Arbal), le cratère de « Talemzane » devenir le cratère de Madna, dans la wilaya de Laghouat, etc….


Tiaret dérive de Tihert qui veut dire lionne en tamazight, Tlemcen de « Tala imsan » qui veut dire «  la source tarie », et Constantine ?


La ville de Constantine porte le nom de l’empereur romain Constantin 1er qui l’a restaurée et embellie en 313 Ap.J.C. Elle devient alors la capitale de la province de Numidia Constantina. Mais avant, la ville est appelée Cirta. Elle était devenue la Capitale du Roi Massinissa deux siècles environ Av.J.C. Selon une hypothèse, le nom de Cirta provient du nom berbère « tissirt » (meule) vu la présence de l’eau dans les gorges du Rhumel et à l’abondance de la culture du blé dans la région.


Avez-vous rencontré des noms de lieux inexplicables ? Pouvez-vous nous citer quelques exemples?


Il faut noter, comme je l’ai souligné dans cet ouvrage,  que l’évolution des langues, les altérations et les déformations quelles ont subies de la part des générations qui se sont succédées et des conséquences liées aux différentes invasions de puissances étrangères ont fait qu’il nous a été difficile de définir de nombreux noms à consonance amazighe dans les différentes régions du pays.  Je vous cite quelques noms de lieu en exemple : le toponyme « Nador » qu’on retrouve dans les wilayas de Tipasa, de Tiaret, d’Annaba, d’El Oued, et même au Maroc ; le nom de lieu « El Affroun »  dans la wilaya de Blida ; « Affroun » est aussi le nom d’une petite montagne, imposante, au sommet arrondi, à Barbacha, dans la wilaya de Béjaia ; l’ « Affroun » des collines de l’ouest d’Alger (terme retrouvé dans un texte français d’un livre du 19ème siècle).  D’après mes observations sur les différents sites visités, les collines à proximité de ces localités citées ont toutes la même forme ! D’autres noms de localités comme Tifilès (Sidi-Bellabes),  Ouizert (Mostaganem), Tafekhsit (Oran), Sfissifa (El Bayadh), Touzdit (Béchar), Amguid (Tamenghasset) et tant d’autres n’ont pas encore trouvé d’explication.


Phéniciens, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes, Espagnols, Ottomans et Français ont laissé leurs empreintes  toponymiques en Algérie. Laquelle parmi ces empreintes reste encore visible de nos jours ?


Nombreuses sont les  localités, les ports de mouillage et les villes à qui on a changé leur dénomination à chaque époque de l’histoire de notre pays. Il serait très long d’énumérer, ici, toutes les villes et localités ayant subis ces changements de nom, depuis l’ère punique ; mais à titre indicatif, prenons la ville actuelle d’Alger : Elle est fondée au IVème  siècle av. J.-C., comme comptoir phénicien en pays berbère, sous le nom d’Ikosim, elle est occupée par les Romains qui la nomment Icosium, les Vandales, les Byzantins et les Arabes, puis au début du Moyen Âge par la tribu berbère des Beni-Mezghana. C’est le souverain berbère de la dynastie ziride Bologhine ibn Ziri, au milieu du Xème siècle qui fondera l’Alger actuelle, sous son nom El-Djazaïr. Les Ottomans ont maintenu ce toponyme, quant aux Espagnols, ils l’ont nommée Alguere, et les Français l’ont changé pour devenir Alger jusqu’à nos jours, en français, El Djezair en arabe et Dzair en derja algérien. Selon l’historien, Zahir Ihaddaden, « Ikosim » provient du tamazight «Aghoussim » qui signifie « Noyer »( l’arbre duquel on enlève des bouts de bois pour nettoyer la dentition et les gencives, « Souak »), et Tipasa provient de « Tafsa » (grès, calcaire),  tout en insistant sur le fait que « Notre histoire ne commence pas avec les l’arrivée des Romains ; il faut le crier fort ! ». C’est  vrai, la Numidie, ce n’était pas le néant !

D’autres villes comme, par exemple, Tipasa, Sigus, dans la wilaya d’Oum Bouaghi, Timgad (Batna), Baghai (Khenchela), Constantine, Collo (Skikda) et Héliopolis (Guelma) ont, depuis longtemps, gardé la même toponymie jusqu’à ce jour. Nous pouvons avancer que toutes les puissances ayant occupé notre pays, à différentes époques, ont laissé des empreintes toponymiques plus ou moins marquées, parfois négligeable. De par son statut de langue de l’islam, sur un long processus, la toponymie arabe reste encore la plus visible. Il est aussi important de souligner que la toponymie amazighe demeure la plus ancienne, la plus visible aussi et la plus vivante jusqu’à nos jours.