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Entretien avec l’écrivain et éditeur Tarik Djerroud : « Yennayer a donné naissance à un calendrier qui a remis l’histoire au goût du jour »

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L’écrivain Tarik Djerroud a publié un essai en deux tomes intitulé « Tamazight âme de l’Afrique du nord » où il synthétise de manière remarquable l’histoire mouvementée des Berbères et de leur culture. A l’occasion de la fête de Yennayer, il nous parle du sens et de la dimension de cette fête dans l’aire nord-africaine. Il insiste sur le fait qu’au-delà des différentes appellations et variations régionales de cette fête, Yennayer reste un grand moment de convivialité et de retrouvailles familiales.

Commençons d’abord par l’étymologie du mot Yennayer (yiwen- ayyur, Ianiarius…),  plusieurs origines  qui s’entrechoquent y sont proposées, laquelle vous parait la plus proche de la vérité ?

Sans jeu de mots, la vérité est à chercher du côté des usagers de ce mot ! Comme l’écriture de l’histoire ne va pas sans reproches, il appartient aux chercheurs de se pencher sur les variantes véhiculées de nos jours, célébrée au quotidien par des autochtones attachées à cette fête, et respecter mot à mot, syllabe après syllabe, les usages en question. Une chose est sure : un vocable nord-africain ne peut s’avérer crédible qu’en restant au milieu de sa famille linguistique d’origine, ce qui exclut derechef toute approximation – déformation – latiniste ou arabisée. Du reste, Nayyer ou Yennayer, c’est du pareil au même, parce que la vastitude du territoire amazigh où le mot est conservé légitime chaque variante locale, ce qui ne donne pas le droit à effacer un mot et en privilégier un autre en dehors de considérations scientifiques. Maintenant, entre le romain Ianiarius et l’amazigh yennayer, la vérité serait du côté de qui pourrait prouver une antériorité. C’est-à-dire qu’il faudrait dater l’apparition de ces mots et déduire lequel est le plus ancien, le plus originel et lequel a inspiré l’autre. Chose fastidieuse tant et si bien que le bassin méditerranéen est un bocal pour plusieurs civilisations où les mots voyagent comme des poissons dans un aquarium. Mais, avouons que six siècles de présence romaine sur notre sol suffisent à pencher pour une origine latine dont la civilisation était à son apogée…

La date du 12 janvier que les Africains du nord fêtent annuellement correspond  à quel calendrier ? Au calendrier agraire des Berbères ou au calendrier julien  des Romains ?

L’absence de traces édifiantes sur la présence d’un vieux calendrier agraire amazigh millénaire – un manuscrit – laisse penser que la date du 12 janvier est une construction intellectuelle récente et non un
héritage culturel rationnel. Selon feu Haddadou, le calendrier agraire amazigh est inspiré du calendrier julien adapté à la richesse des rituels liés aux épousailles d’un peuple avec les saisons qu’il appréhende selon les changements qu’ils apportent. Pour preuve, le calendrier agricole amazigh est fait d’un substrat de périodes courtes relatives à la chaleur, aux travaux des champs, au labour, au mouvement de la lune et du soleil. Il y a donc une mixture savante entre un produit romain avec des rites agraires nord-africains. Pour le jour de l’an amazigh proprement dit, ixxef ussegas, quand l’hiver atteint sa période la plus piquante, des chercheurs ont mis en relief que la date du 14 janvier est plus authentique car, précise-t-on, entre le calendrier julien, devenu grégorien depuis 1582 et rallongé de dix jours, et celui amazigh, il y a un décalage de 14 jours. Ce qui, mathématiquement, fait du 14 janvier le 1er yennayer. Malgré tout, le 12 janvier s’est imposé dans beaucoup de régions.

Les festivités organisées en cette fête, sont-elles identiques dans tous les pays de l’Afrique du nord ?

Encore une fois, il faut rappeler que l’Afrique du nord est un territoire vaste, un sous-continent où il est difficile d’unifier les rites festifs. Déjà, la date diffère : selon les régions, yennayer est fêté le 12, le 13 et parfois le 14. Les mets préparés sont aussi variés selon la richesse des récoltes puisque le terroir kabyle n’est pas identique à celui des l’Azawad, lequel est différent de celui de El-Bayadh… Les costumes arborés sont aussi variés à cause de la différence des températures. Par ailleurs, la coupe pratiquée pour les nouveau-nés n’est pas une constante, tout comme le réveillon fêté autour d’un plat composé d’un éventail de légumes de saison, rehaussé par le sacrifice d’un coq ou d’une poule. Ces différences marquent à la fois une richesse et aussi un marqueur des variations de l’histoire de chaque région.

Quels sont les plus notables prescriptions et interdits qui caractérisent la fête de Yennayer ?

Yennayer est la fête païenne réservée à remercier la terre de ses bienfaits, de son abondance. Jusqu’à réserver des plats pour les morts, et aux esprits invisibles qu’il faut choyer au risque de subir leurs foudres. Yennayer est une halte pour souhaiter le prolongement de cette grâce pour les temps à venir. Le moment est aussi propice aux femmes de délaisser le ceinturon afin d’augurer une année féconde. Mais des interdits, il ne reste que dalle, l’évolution scientifique laisse peu de place aux rituels mystiques pour faire de yennayer un moment de convivialité et de retrouvailles familiales…

A partir de 1980, Ammar Neggadi, un militant berbériste chaoui a collé à cette fête le nom de Chachnaq ? Pensez-vous qu’il a bien agi en procédant cette l’alliance (Chachnaq-yennayer) ?

Il faut savoir gré à tous les militants de la cause amazighe, chacun son apport, chacun son mérite, notamment ceux du tournant des années 1960-1980 quand les dictatures pourchassaient les têtes amazighes comme on chassait les sorcières. Les circonstances des années 1980 étaient dures et toute avancée relevait d’un immense combat. Yennayer était déjà là, fêté comme de coutume quoique de façon discrète. La nouveauté est d’aller chercher le nom de Chachnaq dans les tréfonds de l’histoire et faire de la date de son intronisation comme pharaon à l’origine de la XXII è dynastie d’Egypte date de référence du début du calendrier amazigh. A ce propos, quoique le travail est original, nombre de griefs ont été portés à l’encontre d’Ammar Neggadi. On lui reproche que l’année 950 av-JC est erronée. On lui reproche que Chachnaq n’est pas vraiment amazigh. On lui reproche que d’autres dates seraient plus proches de la réalité historique donc mieux indiquées comme référence. Ceci dit, abstraction faîte du combat de Chachnaq, cette alliance est la bienvenue et le calcul 950 + année du calendrier chrétien est facile à enseigner et à transmettre aux jeunes générations. Généralement, ceux sont les islamo-baathistes qui sont les plus mécontents, car ce calendrier va très loin dans l’histoire antéislamique. Du reste, les dates sont des approximations à l’instar des naissances de Jésus ou de Mohamed, imprécises au demeurant ! L’essentiel c’est que la fête a donné naissance à un calendrier et le calendrier a remis l’histoire au gout du jour…

Après de nombreuses années de lutte, Yennayer est maintenant fête officielle en Algérie. Votre appréciation à ce sujet ?

Yennayer est désormais une fête officielle, qui rappelle des moments d’effusion de joie, de rencontres collectives par la grâce d’un mouvement associatif généreux et attaché à transmettre des valeurs, une identité. Son officialisation a beaucoup tardé à cause d’une politique sectaire, raciste et rétrograde. Aussi, cette officialisation est une piqûre de rappel : un redressement identitaire appelle à un redressement idéologique tournée vers le respect de la pluralité de l’Algérie. Et puisque yennayer est là : bonne année à toutes et à tous !