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5G, la course est lancée

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La cinquième génération de téléphonie mobile échauffe  les esprits. Les enjeux géopolitiques se mêlent aux défis financiers et concurrentiels. Les opérateurs  télécoms craignent de perdre la main.

Personne ne l’a encore vue, mais tout le monde en parle. Alors que les déploiements commerciaux de la 5G ne sont pas attendus avant 2020, cette cinquième génération de téléphonie mobile échauffe déjà les esprits et sera de toutes les conversations à la grand-messe mondiale de l’électronique grand public, le Consumer Electronic Show, qui se tiendra à Las Vegas, du mardi 8 au vendredi 11 janvier.

Au point que cette technologie est devenue un enjeu géopolitique majeur entre la Chine et les Etats-Unis. L’empire du Milieu montre ses muscles depuis trois ans avec son plan de développement industriel « Made in China 2025 », sur lequel Pékin compte pour devenir la référence mondiale dans les nouvelles technologies comme la robotique, les semi-conducteurs, l’espace, les voitures électriques, l’impression 3D et les télécommunications, dont, bien sûr, la 5G.

Cette ambition fait peur à Washington. C’est « effrayant », avait lâché, en avril 2018, le secrétaire au commerce des Etats-Unis, Wilbur Ross, craignant non seulement pour les droits de propriété intellectuelle américains, mais surtout pour la sécurité nationale. La 5G est perçue par certains Etats comme la boîte de Pandore à ne pas ouvrir, car elle transportera les données sensibles des gouvernements, des citoyens, des patients, des objets connectés, demain des voitures autonomes.

Donald Trump a aussi dans le collimateur les équipementiers télécoms chinois tels que ZTE et Huawei – champions potentiels des infrastructures 5G. « Le déploiement de la 5G va permettre l’essor de nouveaux services développés par les entreprises et de nouveaux usages dans notre quotidien. Ce déploiement intervient dans un contexte de tensions commerciales et géopolitiques », déplore Steeve Bourdon, un porte-parole de Huawei. La politique protectionniste de Trump, assortie de son slogan « America first », touche de plein fouet la 5G, qui fait l’objet d’une « guerre froide » technologique.

Huawei, qui dispute au sud-coréen Samsung le titre de numéro un mondial des smartphones après avoir détrôné en 2018 Apple de la deuxième place, est aussi en pole position pour fournir aux opérateurs de mobile des équipements 5G. Le premier marché de la firme de Shenzhen est, bien sûr, la Chine, mais, à l’exportation, ce sont les Etats-Unis.

L’Australie est également en pointe sur l’ultra-haut débit mobile. Or les autorités américaines et australiennes veulent justement barrer la route aux fournisseurs chinois, Huawei et ZTE en tête.

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Selon le quotidien The Australian, Donald Trump s’apprête à bannir – sans les nommer– les chinois du marché américain de la 5G pour des raisons de sécurité nationale, en prenant exemple sur l’Australie, qui a annoncé une décision en ce sens le 23 août 2018.

La Maison Blanche réfléchit à des mesures de restrictions à l’encontre des fabricants chinois de produits 5G. Verizon, dirigé depuis 2017 par le Suédois Hans Vestberg, ancien patron d’Ericsson, a devancé l’appel en démarrant dans quatre villes américaines sa pré-5G fixe avec… Ericsson. Et selon le Wall Street Journal du 23 novembre, le gouvernement américain tente même de dissuader ses alliés d’acheter chinois en leur proposant de les aider financièrement à acquérir des équipements « politiquement corrects ».

A peine sortie des limbes de sa normalisation technique par l’Union internationale des télécommunications (UIT), cette cinquième génération – après les 2G, 3G et 4G – est donc prise en otage par les politiques, au risque de ralentir les investissements et les lancements commerciaux. « L’Europe n’est pas en retard sur la 5G, mais elle doit veiller à ne pas en prendre… Il importe, après les expérimentations techniques de 2018 et les expérimentations précommerciales en 2019, de tenir le calendrier des lancements commerciaux prévus pour 2020-2021 », prévient Jean-Pierre Bienaimé, secrétaire général de la 5G Infrastructure Association (5G-IA), basée à Bruxelles, où l’on retrouve des opérateurs de télécoms comme Orange, Telecom Italia ou Telenor, mais aussi des équipementiers tels que Huawei aux côtés d’Ericsson ou Nokia. Or la Grande-Bretagne, où des fréquences 5G ont été vendues dès avril 2018, a mis en garde ses opérateurs télécoms – BT et sa filiale mobile EE en tête – sur le choix de leurs équipements mobiles de nouvelle génération. Ils devront être conformes aux exigences de sécurité des « infrastructures critiques nationales » en vigueur depuis juillet. Comprenez : les fournisseurs chinois ne sont pas les bienvenus. L’Allemagne, qui va, début 2019, vendre aux enchères ses fréquences 5G, s’interroge. Cette défiance occidentale envers Huawei et ZTE – voire Xiaomi et ses smartphones – joue en faveur des équipements réseaux du sud-coréen Samsung, du suédois Ericsson et du finlandais Nokia, ou encore des puces 5G pour smartphones de l’américain Qualcomm.

La France n’en est pas encore là. SFR n’a pas eu de scrupule à réaliser en mai 2018 ses premiers tests 5G « en conditions réelles » avec des équipements Huawei – dont une box 5G.

En plus du nouveau siège parisien Altice Campus de sa maison mère, où de la vidéo en ultra-haute définition 4K est diffusée en 5G, d’autres expérimentations d’ultra-haut débit mobile sont prévues à Toulouse et à Nantes. Des essais sont aussi en cours avec Nokia. De son côté, Bouygues Telecom étend à la 5G le partenariat qu’il avait déjà avec Huawei dans la 4G. La filiale française du chinois, détenue entièrement par ses employés, se veut rassurante :« Depuis sa création il y a trente ans, et sa présence en France depuis seize ans, il n’y a jamais eu le moindre problème de cybersécurité sur un équipement Huawei », indique son porte-parole. Quant à Orange, il expérimente la 5G avec Ericsson, à Lille-Douai notamment, mais reste vague pour la suite. « Orange n’a pas encore arrêté ses choix en matière de fournisseurs 5G, dont les équipements retenus devront en tout état de cause respecter les réglementations nationales en vigueur et à venir », répond Mari-Noëlle Jégo-Laveissière, directrice générale adjointe d’Orange, chargée de la technologie et de l’innovation. Avant que son patron, Stéphane Richard, ne lance le 12 décembre : « Nous n’avons pas prévu de faire appel à Huawei dans la 5G ». L’opérateur teste aussi la technologie en Roumanie, en Belgique, en Espagne et en Pologne, où les éventuelles consignes gouvernementales ne seront pas forcément les mêmes qu’en France.

Au Japon, où les fréquences 5G seront attribuées en mars et opérationnelles à l’occasion des Jeux olympiques de l’été 2020, les équipementiers maison (Fujitsu, NEC, Mitsubishi) devraient bénéficier d’une préférence nationale de la part des opérateurs NTT Docomo, Softbank et KDDI.

LOURDS INVESTISSEMENTS

Quoi qu’il en soit, « la fibre sans fil », comme on la surnomme déjà, n’a pas fini de jouer les trouble-fête dans les télécoms. La 5G pourrait fragiliser les opérateurs de réseaux confrontés à de lourds investissements tels que la fibre à domicile (FTTH), elle-même menacée de cannibalisation par les futures « box 5G ».

La fin annoncée du distinguo entre fixe et mobile pourrait déstabiliser le marché. Selon Deutsche Telekom, les opérateurs télécoms européens devront mettre sur la table jusqu’à 500 milliards de dollars (438 milliards d’euros) rien que dans l’ultra-haut débit mobile. « Cette estimation intègre l’achat et l’installation de matériels ainsi que l’achat de fréquences », précise Flavien Vottero, directeur d’études économiques chez Xerfi.

En Italie, premier pays européen à avoir vendu aux enchères ses fréquences 5G, l’Etat a engrangé, début octobre 2018, 6,5 milliards d’euros (dont 2,4 milliards payés par Vodafone et 1,2 milliard par Iliad). L’Allemagne espère 4 à 5 milliards d’euros de ses enchères !

Aux Etats-Unis, où la Commission fédérale des communications (FCC) a lancé le 14 novembre sa première vente aux enchères de fréquences 5G, le dernier kilomètre est quatre fois moins cher à déployer en 5G (600 dollars par foyer) qu’en fibre (jusqu’à 2 900 dollars à la campagne). Mais c’est compter sans le prix des fréquences.

Au sein du think tank européen Idate, la consultante Carole Manero se veut prudente : « La question des investissements liés à la 5G est extrêmement sensible, tout d’abord parce que peu de chiffres circulent, que les rares estimations apparaissent parfois fantaisistes et divergentes, et que, enfin, peu de gens ont une idée claire sur le sujet. »

Source Le monde