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Abdelmadjid Kaouah : « Diwan du jasmin meurtri : une anthologie de la poésie algérienne de graphie française »

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La poésie algérienne de langue française a été au cœur du Combat algérien. Elle en est même l’un des plus éloquents jalons. Dans cet entretien, Abdelmadjid Kaouah nous parle de cette poésie qui, « en accompagnant  son peuple, a annoncé et ponctué les orages historiques qui ont secoué le pays dans ses différents avatars ».


L’Express dz : Dans « Diwan du jasmin meurtri : une anthologie de la poésie algérienne de graphie française »  vous  donnez à lire un tableau ample, réunissant les inspirations poétiques plurielles qui se sont manifestées, s’agit-il d’une continuité de recherches déjà entamées par vos prédécesseurs ?


Abdelmadjid Kaouah : Sans aucun doute, il s’agit d’un élargissement et d’un approfondissement de la connaissance de la poésie algérienne « de  graphie française » selon l’expressive formule de Jean Sénac. L’anthologie couvre quasiment tout un siècle et donne à lire toutes les veines d’écriture poétiques qui se sont affirmées durant cette époque avec à la fois d’importants arrière-plans historiques. Tels que la colonisation française, la lutte d’indépendance algérienne et enfin l’Algérie indépendante avec les différentes  étapes traversées jusqu’a aujourd’hui. Elle se veut dans le  prolongement du « Diwan algérien »  de J. Lévi-Valensi et Jamel Eddine Bencheikh et de ‘’l’Anthologie de la nouvelle poésie algérienne’’ de Jean Sénac et d’autres initiatives éditoriales moins connues.


Dans votre riche introduction, qu’on qualifie d’étude d’ailleurs, vous avez attiré l’attention sur l’origine lointaine d’un aspect particulier de notre création poétique, et plus largement de notre littérature : le rapport au politique, qu’en est-il de cet aspect ?


Il est indéniable que la poésie algérienne s’est retrouvée sommée par l’histoire et a du à la fois en rendre compte et aussi tenter d’agir sur les réalités politiques au travers d’une parole tournée vers la liberté et l’émancipation. Poésie de résistance et de libération dont les figures de proue lesplus illustres, furent, entre autres : Jean-El Mouhouv Amrouche, Mohammed Dib, Kateb Yacine, Bachir Hadj-Ali et Malek Haddad. Sans oublier les fortes voix de Assia Djebar et d’Anna Gréki.

Donc dès son avènement, la création poétique algérienne a été interpellée par les exigences d’une affirmation anti-colonialiste, loin des jeux esthétiques de l’art pour l’art. Parmi les armes mobilisées par le peuple algérien, la parole poétique fut  primordiale. Il suffit de se pencher sur la riche poésie orale en berbère et en arabe populaire qui s’est développée face à toutes les tentatives d’aliénation. Plus tard, cette proximité avec les réalités de la cité a pu s’avérer contraignante quand la poésie s’abandonne à la hagiographie et  le triomphalisme. Mais dans chaque génération, il s’est toujours trouvé des voix rebelles et vivifiantes.  Pour preuve, la production poétique des années soixante-dix dont la thématique de fond fut l’interpellation et la remise en question des tares et des pouvoirs dans une société en transition où les jeux de pouvoir allaient conduire à de préjudiciables impostures, en rupture avec la grande espérance ouverte par les sacrifices de la lutte de libération nationale. Citons, pour faire vite le recueil « L’enfer et la folie » du  regretté  Youcef Sebti.


La question de la langue a souvent polarisé les débats sur la littérature algérienne, et la poésie n’y échappe pas. Mais le vrai problème ne réside-t-il pas ailleurs d’après vous ?


La question de la langue a été au cœur des diverses polémiques qui ont traversé la société algérienne. Alors que l’Algérie pouvait s’enorgueillir de receler un riche potentiel à la fois historique, culturel etcivilisationnelnourri par la diversité, le débat politicien a emprunté jusqu’à une date récente, le chemin du sectarisme et des généralisations abusives.  La poésie, surtout celle « de graphie française »,  fut elle aussi mise à l’index  et caricaturée  alors que par son contenu et ses inspirations, elle tentait une démarche originale et ouverte sur l’universalité.  La jeune poésie arabophone novatrice a elle aussi été confrontée à certaines barrières. Il lui a été bien difficile de faire admettre le vers libre. Quant à la poésie en tamazight, elle affronta longtemps l’absence quasi-totale de l’édition. Grâce à la chanson, elle trouva le truchement d’un  bel essor.


Estimée peu rentable par les éditeurs privés, les poètes ont été amenés à publier dans des revues, souvent trans-maghrébines, à compte d’auteur ou à des éditions étrangères, la poésie en langue arabe ou française reste le maillon faible de la littérature algérienne n’est-ce pas ?


Je ne sais pas ce qu’il faut entendre par maillon faible. Il est néanmoins juste de dire que c’est l’édition qui  fut  durant des décennies le maillon faible de la littérature algérienne. Jusqu’au début des années 80, l’édition en Algérie était sous monopole étatique, gérée administrativement, et en conséquence, structurée selon une hiérarchie des préoccupations qui pouvait  obéir à l’humeur  politique du moment …

S’il y a à regretter quelque chose de cet univers, c’est, à mon sens, la riche chaîne des librairies qui, après privatisation, a privé aussi le lecteur algérien d’un accès essentiel au livre. Pour ma génération, si je puis me permettre, le développement de l’édition en Algérie, est vraiment prodigieux. Et dans ses rêves les plus fous, qu’elle était loin de l’imaginer. Hélas, comme de par le monde, la poésie, en arabe, en tamazight ou en français, reste dans l’édition, l’orpheline de se service. Autres temps, autre mœurs : le roman est le genre impérial de la dite pos-modernité. C’est une formidable industrie littéraire. Il est loin le temps où les poètes pouvaient remplir des stades, en Amérique latine avec un Pablo Neruda, ou dans le monde arabe dans de grandes salles avec Nizar Kabani et Mahmoud Darwich. La diffusion de la poésie passe maintenant par la chanson et la musique.


Vous donnez à lire aussi un ensemble de poèmes réunis dans ce volume, suivi d’une mine d’informations biographiques et bibliographiques des poètes, ce choix de textes et de poètes s’est-il imposé à vous ?


Mon projet était de donner à lire un vaste panorama de la poésie algérienne dans toutes ses expressions linguistiques et thématiques de façon impartiale. Sans hiérarchisation individuelle, en identifiant les grandes tendances qui ont traversé la poésie algérienne et qui en font une odyssée qui a irrigué tous les autres littéraires dont elle fut longtemps locomotive… Il y a 101 poètes présentés. J’aurais voulu en proposer davantage. Compte tenu des impératifs de l’édition, j’ai été amené à réduire le nombre de poèmes proposés pour chaque auteur.


Les poétesses sont peu nombreuses, vous en citez d’ailleurs quelques-unes, quel regard portez-vous sur la poésie féminine ?


Je crois avoir tâché de donner au mieux la place que mérite ‘’la poésie féminine’’ sans atteindre une parité idéale. Elle mériterait une édition spécifique. Cette poésie est en pleine croissance et son expression est prometteuse. Elle se signale par une grande liberté de ton et de métaphores.

Abdelmadjid Kaouah : Diwan du jasmin meurtri : une anthologie de la poésie algérienne de graphie française, Chihab Éditions, Alger, 2016, 370 p., 1630,00 DA

Bio Express 

Chroniqueur littéraire, Abdelmadjid Kaouah est correspondant permanent de plusieurs quotidiens d’information algériens. Il participe à de nombreuses émissions culturelles et anime le CRIDLA (Cercle de Recherches, d’Initiatives et de Documentation des Lettres Algériennes et Maghrébines de langue française).