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Entretien: « Fatwa » le roman de Mustapha Bouchareb, lauréat du Prix Mohamed Dib

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« La fatwa » de Mustapha Bouchareb est l’histoire de Zakariyyah Bodia, un informaticien expatrié originaire du Mzab, qui a fui l’Algérie à feu et à sang pour se retrouver à  Riyadh en Arabie Saoudite. Il découvre un univers complexe où se côtoie le grandiose et le tragique. Épris d’Anouf, la fille d’un richissime homme d’affaire et puissant chef de clan, sa vie en sera complétement bouleversée.

Dans cet entretien, Mustapha Bouchareb nous parle de cet amour impossible vécu dans une société traversée par une lutte séculaire du monde musulman.


L’Express DZ : Le titre de votre roman prête aux questionnements, évocateur d’ailleurs. Le lecteur sait d’emblée qu’il sera question de l’avis des religieux sur un sujet en mesure de faire jurisprudence, pourquoi ce choix ?


Mustapha Bouchareb : Pour tout vous dire, ce n’était pas le premier titre qui m’était venu en tête. Celui que je voulais pour un roman à écrire, et qui serait une sorte de témoignage personnel de mon passage à Riyadh, et cela bien avant la rédaction de «La Fatwa», était «Arabia Felix». C’est une expression latine qui désigne principalement le sud de l’Arabie mais qui pouvait refléter un certain bonheur de vivre un amour, fût-il impossible, et dans un contexte plutôt contraignant. Comme cette expression a déjà été utilisée en tant que titre d’un récit de voyage par W. Thesiger, un géographe-explorateur britannique qui décrit sa traversée du désert du Rub’-el-khali, le Quart-Vide, j’ai fini par y renoncer en envisageant de l’inverser en « Felix Arabia » ou  d’utiliser son équivalent grec « Arabia Eudaimon ». Le présent titre a finalement pris le dessus sur une variante, orthographiée différemment, « La Phatwa » qui avait pour but de désamorcer le sens que vous avez évoqué, c’est-à-dire le côté jurisprudence. Ceci dit, la fatwa mentionnée dans le roman est tout à fait imaginaire et ne pourrait être adoptée nulle part, je suppose.


L’Express DZ : Aviez-vous ce livre en projet depuis longtemps ?


Non, je n’avais pas ce roman en particulier en projet ; il est né au fil du temps qui passe et par le biais de mon expérience d’une ville que j’ai beaucoup aimée, avec ses qualités et ses défauts, loin des clichés que peuvent en avoir certains. Je crois qu’il s’est peu à peu cristallisé à mesure que j’écrivais et publiais deux recueils de nouvelles, « La Troisième moitié de soi » et « Les Transformations du verbe être par temps de pluie » et dont beaucoup de textes avaient, à l’origine, pour cadre la ville de Riyadh. J’ai fini par largement remanier ce cadre dans ces nouvelles pour voir si les thèmes traités pouvaient avoir une consistance hors de leur environnement premier – ce qui a été le cas, à mon avis. En revanche, j’ai préféré le garder entier dans « La Fatwa » que je voulais comme une trace, fragile certes, mais tangible d’un monde autre que le mien et une vie somme toute très enrichissante humainement et professionnellement parlant. Quant aux éléments déclencheurs à proprement parler – car il n’y en a pas un seul – je pense que ce sont les innombrables légendes urbaines, étranges, drôles, édifiantes, ou même effrayantes, qui circulent dans une ville aussi grande et cosmopolite que l’est Riyadh.


L’Express DZ : Les femmes semblent tenir un rôle central dans votre roman, qu’est ce que vous avez cherché à travers ces portraits ?


Effectivement, les femmes sont omniprésentes dans ce roman, probablement en raison du thème de l’amour impossible dont les premières à en souffrir sont justement les femmes. Jouza, la mère d’Anouf, a vécu des déceptions multiples et son plus ardent désir est que sa fille évite cet écueil sur lequel elle va pourtant échouer, tout comme d’ailleurs Rana, l’amie d’Anouf. Mon but, à la fois conscient et probablement inconscient, était de montrer cette dimension de l’humain qu’est la féminité dans ses palpitements – un cœur qui bat, aspire, désire, renonce parfois, mais qui résiste et survit envers et contre tout.


L’Express DZ : Mustapha Bouchareb vous nous révélez le combat héroïque de Anouf face à un système archaïque qui se complaît dans son aveuglement, peut-on affirmer que vous êtes un écrivain féministe ?


Je ne souscris à aucun « isme » ; je me méfie des idéologies, définies comme « fausse conscience du monde ». Et des idéologies il y en a partout, même là où on ne les attend pas. Je ne m’inscris donc dans aucun courant autre que celui d’essayer d’écrire des textes qui, je l’espère, ont quelque qualité littéraire. Mais ce n’est pas à moi d’en décider.


L’Express DZ : Vos personnages ont-ils une existence historique avérée ou sont-ils parfaitement imaginaires ?


Les personnages de fiction sont nécessairement ancrés dans le réel, mais un réel multiple dans le sens ou ils sont construits à partir d’éléments qui peuvent se retrouver dans une multitude de modèles de la vie courante ou même de personnages fictifs rencontrés au hasard de lectures variées. Ils ressemblent en cela à la Chimère, animal mythique qui est composé de plusieurs animaux réels, mais qui mis ensemble n’ont aucune existence autre qu’imaginaire.


L’Express DZ : Imaginez-vous qu’un personnage comme Anouf puisse grâce à un roman prendre corps. La littérature a-t-elle selon vous ce pouvoir?


Pour ce qui est d’Anouf, je pense que c’est plutôt une « gentille », car dans son domaine d’action, il y a dans la réalité de tous les jours des personnages beaucoup plus extrémistes qu’elle. Ne dit-on pas justement que la réalité dépasse la fiction ? En ce qui me concerne, je ne crois pas que la littérature ait une fonction autre que celle de procurer une forme de plaisir à découvrir un monde autre que le sien propre, ou alors un univers qui reflète celui que l’on connaît et que l’on éprouve du plaisir à observer se mouvoir par le biais du miracle de l’écrit.


L’Express DZ : Le personnage principal est pris en flagrant délit en train de conduire une voiture à Riyadhtransgressant ainsi une loi non écrite. Est-ce que le contexte dans le monde musulman en général et en Arabie Saoudite en particulier y est pour quelque chose?


Je pense que où que l’on aille dans ce monde arabe et musulman, les mêmes problèmes se posent face à ce questionnement qui taraude les âmes et les cœurs depuis plus de deux siècles : pourquoi sommes-nous à la traîne de la civilisation moderne et jusqu’à quel point doit-on, ou peut-on, changer en tant que sociétés multiples et variées sans nous perdre ni perdre notre âme dans les transformations qui sont exigées de nous ? Personne ne semble avoir la ou les réponses salvatrices, mais beaucoup s’opposent, parfois violemment, en pensant détenir la clé de ce qui nous tourmente. Cette opposition est globalement duelle, les uns voulant une ouverture à tous les vents, et d’autres prônant l’enfermement absolu et les deux voyant dans leur position la panacée à nos maux. J’ai essayé dans mon roman de mettre face à face ces deux tendances, qu’il m’a été donné de relever là où les pas de ma vie m’ont menés, et de décrire leurs heurts.


L’Express DZ : Et quelle a été son influence sur votre imaginaire?


L’imaginaire puisant sa réalité dans le concret, j’ai utilisé les environnements que je connais pour construire une fiction qui n’est pas le réel, loin s’en faut, mais qui lui est quand même redevable. Personne ne peut décrire une couleur qui n’existe pas, mais grâce à l’imaginaire on peut utiliser d’autres couleurs pour nous en approcher.


L’Express DZ : Est-ce important, pour vous, cet ancrage dans le réel et cette représentation que vous en donnez ?


L’ancrage dans le réel est inévitable ; il s’agit de le dépasser en le retravaillant et en lui insufflant une dimension fictive qui seule peut en faire de la littérature.


L’Express DZ : L’Arabie Saoudite est en proie actuellement à de grands bouleversements sociopolitiques d’ailleurs l’actuel prince héritier vient d’abroger ‘la loi’ interdisant aux femme de conduire la voiture. Avez-vous soupçonné au moment où vous écriviez votre roman un tel retournement de situation ?


Les bouleversements sociopolitiques ne sont pas de mon ressort littéraire et je ne me sens pas qualifié pour en parler. Je laisse aux spécialistes le soin de gloser sur un domaine dont je n’ai pas les clés. Je n’ai pas la prétention d’avoir prévu ou de prévoir quoi que ce soit, ni ici ni ailleurs. Quant au retournement de situation que vous mentionnez, il faut préciser qu’aucune loi n’a jamais interdit aux femmes la conduite des voitures. Par ailleurs, je n’ai utilisé cet aspect de la vie à Riyadh que comme un prétexte littéraire pour cerner le personnage central du roman tout en contextualisant l’action et en créant un sens de l’interdit (sans jeux de mots !) et de la transgression. On pourrait tout aussi bien imaginer que l’intrigue du roman puisse de dérouler ailleurs en changeant des éléments du récit et je pense que l’impact serait le même. Si on décrivait une jeune femme, dans une quelconque petite ville en Algérie ou ailleurs, qui conduit une voiture sans permis, par exemple, et qui a une relation amoureuse avec un étranger qui n’est pas accepté socialement, religieusement, ou « racialement », je crois que l’effet serait aussi détonnant.


L’Express DZ : « La fatwa » se situe, pour l’essentiel de l’action décrite dans votre roman ailleurs qu’en Algérie, en Arabie saoudite, un pays que vous connaissez manifestement très bien, justement quel est votre rapport à ce pays-là ?


Au risque de vous surprendre, je vous dirais que j’ai un rapport très nostalgique et même lumineux, par certains côtés, quant aux années que j’ai passées là-bas. Sans être le paradis, Riyadh n’est certainement pas l’enfer. J’y jouissais d’un emploi intéressant dans une université respectable et j’y avais des amis et une vie sociale très active. J’y ai aussi vécu des expériences originales et uniques, dans un milieu cosmopolite.


L’Express DZ : Que gardez-vous de ce pays ?


Le souvenir des moments heureux, bien sûr, tels les bivouacs dans le désert d’hiver, sous un ciel infini piqué d’étoiles si pures qu’elles semblaient toutes nouvelles.


L’Express DZ : Avez-vous eu recours à une documentation approfondie pour l’écriture de votre roman?


Je n’ai pas recherché de documentation spécifique pour décrire les conflits entre les différents personnages du roman, mais il s’est trouvé que j’ai toujours été un lecteur vorace et curieux – moins maintenant, malheureusement – et j’avais donc lu nombre d’ouvrages et de documents sur la région, avant même d’écrire « La fatwa ». Je dois dire que j’ai eu recours surtout à mon imagination pour mettre en scène des situations fictives mais qui sont possibles.


L’Express DZ : Comme la plupart des auteurs algériens vous avez évoqué dans votre roman les événements de la décennie noire. Comment avez-vous vécu l’Algérie de ces années-là ?


Il ne me semble pas que l’on puisse parler de l’Algérie d’aujourd’hui sans évoquer cette période terrible de notre passé récent. Je l’ai d’ailleurs évoqué dans plusieurs de mes nouvelles dans « La Troisième moitié de soi » ou dans « Les Transformations du verbe être par temps de pluie », mais toujours avec prudence pour ne pas en faire un fond de commerce. Ces années, je les ai vécues dans une angoisse permanente et sous les commentaires ricanants de beaucoup de collègues ou voisins originaires de pays arabes – et qui tous, sans exception, ont eu, plus tard, droit au goût amer de la violence aveugle. Les étés, que je passais régulièrement à Alger, avaient un coup de sueur terreuse et de cendre. D’ailleurs, la partie de mon roman se déroulant à Alger s’inspire de mon expérience dans cette ville et de Boumerdès à cette époque, avec cependant le reconditionnement de la fiction.


L’Express DZ : Sans exagérer la dimension autobiographique de vos romans, ne peut-on dire que la plupart des écrivains sont ainsi redevables à leurs origines, peu nombreux sont ceux qui en font abstraction dans leur travail.


Je ne nie nullement le fait que mon roman soit redevable à mes origines, aussi bien géographiques que littéraires ; ainsi je parle d’Alger, la ville où j’ai grandi, étudié, et vécu la plus grande partie de ma vie, tout comme j’évoque Boumerdès où s’est déroulée ma vie professionnelle, ou alors Auzia, Sour, ma ville natale et celle de grands poètes d’Algérie, qui m’accompagne partout, au plus profond de mon sang.


L’Express DZ : – Trouve t-on un  thème fédérateur entre vos différents  livres publiés ?


Oui, très certainement. Je n’en avais que vaguement conscience auparavant, mais depuis peu, je le vois partout. Mon thème de prédilection, qui me dépasse en réalité, est la lutte constante pour le mieux-être, fût-ce en piétinant les autres . Tous mes personnages ont à la base un manque qu’ils cherchent à combler en voulant atteindre justement un mieux-être, – que je n’ose pas appeler le bonheur tant le terme est galvaudé. Ce manque en fait des êtres portant une faille qui les mène vers une sorte d’absurde de la vie – puisé directement chez Abou El-‘Ala el Ma’ari !


L’Express DZ : Être le récipiendaire du prix Mohamed Dib pour ce roman vous donne quel sentiment ?


Le premier sentiment, je ne le dirai jamais assez, est celui de la surprise – une surprise émerveillée pour avoir été distingué par ce prix prestigieux. Car j’étais à mille lieues et quelque de penser que je pouvais le remporter : en effet mon roman était un manuscrit qui était en lice avec les œuvres publiées d’auteurs chevronnés. Mais le vrai sentiment que j’éprouve est celui d’une grande fierté pour avoir été ainsi honoré. J’y trouve aussi une forme de reconnaissance pour tout ce que j’ai écrit jusqu’ici et une sorte de compensation pour la modeste médiatisation dont mon travail a fait l’objet.


L’Express DZ :  Avez-vous déjà un roman en tête ou des projets d’écriture ?


J’en ai deux, mais je préfère ne pas en parler, car comme je vous l’ai dit, rien n’est jamais acquis en littérature.

 

Mustapha Bouchareb, La fatwa (roman), Éditions Chihab, Alger, 2017, 340 pages, 1300,00 DA

Du même auteur

Mustapha Bouchareb est lauréat du « Prix Mohamed Dib » en 2016 pour son roman « La fatwa ». Il est angliciste et enseignant universitaire. Il a publié deux romans chez l’ENAL : « Fièvre d’été » et « Ciel de feu ». Il a  également publié quatre recueils de nouvelles : « Ombres dans le désordre de la nuit » chez Laphomic, et dont deux textes ont reçu, deux années consécutives, les premier et deuxième prix de la Ville d’Alger ; puis il y a « La Troisième moitié de soi » et « Les Transformations du verbe être par temps de pluie » tous deux publiés chez L’Harmattan; le quatrième recueil de nouvelles « The Sea Yonder » est en anglais et est une réécriture complète d’une dizaines de ses nouvelles.