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Hiziya, ou l’amour interdit de Lazhari Labter

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La steppe de Sidi Khaled (Biskra) a connu une belle histoire d’amour mais des plus tragiques hélas, entre Hiziya dont la beauté « ravissait l’esprit des plus sages » et S’ayyad, son cousin « cavalier émérite et amant hardi ». Dans son ouvrage, Hiziya, Princesse d’amour des Ziban Lazhari Labter a tenu à préciser que l’histoire a été rapporté par un immense poète du nom de Mohamed Benguitoun dans un long poème élégiaque intitulé Hiziya, écrit trois jours après la mort de cette dernière, dit-on, en 1878. Le poème a été recueilli par l’interprète de l’armée d’Afrique, Constantin-Louis Sonneck.

Près de cent quarante ans après, cette idylle continue à faire rêver et inspirer  poètes, peintres et conteurs. Selon toujours l’auteur, les uns affirment que Hiziya bint Ahmed Belbey (de la tribu des Dhaouada) et S’ayyad s’aimaient depuis leur jeune âge et se sont mariés plus tard. Hiziya fut brutalement emportée par la mort à l’âge de 23 ans, S’ayyad, affligé, aurait sollicité son ami poète Benguitoun pour la célébrer.

Quant aux autres, présentant une version plus émouvante, avancent  que le père de Hiziya, l’oncle de S’ayyad, s’est  opposé catégoriquement à ce mariage. N’en supportant plus cette séparation, Hiziya s’étiole, S’ayyad de son côté, se laisse emporté par les mirages du grand désert de Sidi Khaled.

Leur emboîtant le pas, le célèbre poète Palestinien Azzedine Menasra qui a porté l’histoire de Hiziya bien au-delà de Biskra, a écrit en 1986, un poème en arabe littéraire, intitulé Hiziya, amante de la bruine oasienne. Pour Menasra, le vrai amoureux de Hiziya ne serait pas S’ayyad, personnage fictif, mais bel et bien Mohamed Benguitoun.

Lazhari labter pour sa part, a tenu à nous exposer sa propre version  dans son roman : « J’aime à penser pour ma part que S’ayyad et Hiziya se sont aimés d’amour fou, j’aime à croire qu’ils ont défié tous les tabous et les interdits de leur société bédouine conservatrice, j’aime à imaginer qu’ils se sont aimés en secret, inventant à chaque fois un stratagème pour se voir, s’aimer comme seuls savent s’aimer des amants aux amours interdites. Avec la complicité de la belle Khaoula, l’amie protectrice et fidèle de Hiziya. Et qu’ils finirent par consentir aux liens du mariage pour éviter le déshonneur à la famille. », écrit-il.

L’auteur nous prend donc par la main pour nous emmener à la luxuriante et riche oasis de Sidi Khaled, aux vastes et fertiles plaines de Sétif au nord, pour nous faire vivre cette idylle incroyable : « Il était une fois une jeune et belle femme répondant au joli nom de Hiziya, follement éprise de son jeune et beau cousin S’ayyad, cavalier émérite et amant hardi, orphelin recueilli dès sa plus tendre enfance par son oncle paternel, père de la Reine des belles et puissant notable d’une famille de grande tente de l’oasis de Sidi Khaled, dans les monts des Ziban, à l’orée du désert, à la lisière du fascinant Sahara… ».

Depuis des temps immémoriaux, en ce mois de novembre de l’année 1878, la tribu des Dhaouada avait pris l’habitude d’établir leur campement, pour le pâturage, le troc et les marchandages sur les riches terres à blé de Bazer Sakhra (El Eulma). Nous sommes sur le chemin du retour à Sidi Khaled, sept escales s’offrent à la tribu : de Bazer Sakhra à Ain Azel, en passant par Si Said, Metkaouak, M’doukal, El Mikhraf, El Hania et Oued Ittel.

Pour ce retour, S’ayyad, l’incontesté et incontestable chef de la caravane, veille au grain pendant presque six longs mois passés loin de son oasis natale et « la moindre négligence pourrait être fatale aux hommes comme aux bêtes. » Il est autant au petit soin pour sa dulcinée Hiziya, tout en « pensant à tous les moments heureux passés ensemble entre chasse à la perdrix, au lièvre, à l’autruche et aux fantastiques chevauchées avec Hiziya, serrée contre lui sur son cheval rapide comme le vent, qui riait à gorge déployée lorsque, sur leur passage, au bord de la sebkha, les oiseaux qui venaient boire, effrayés, s’envolaient dans un grand bruissement d’ailes. Elle aimait, par-dessus tout, les flamands roses pour la beauté de leur plumage. »

Malgré les interdits, les deux tourtereaux s’adonnaient à leurs ébats amoureux. Et sur la demande de sa belle amante Hiziya, S’ayyad tatoue de ses propres mains, sur ses poignets son nom, dessinant des palmes sur ses chevilles, et inscrivant à côté de chaque sein un palmier et des yeux de perdrix comme ceux de Hiziya, qui ne laissaient guère indifférents le plus sage des sages et font drainer les prétendants avertis. Mais Kouider dit Mahroug Erras ne l’entendait pas de cette oreille. Ce prétendant éconduit a fait glisser sous la tente de la belle Hiziya quelques pincées de poudre d’une plante qui assurait la mort sans souffrances au bout de quelques jours par un lent dépérissement. « Puisqu’elle ne veut pas de moi, elle ne sera à personne ! », s’était-il dit en son for intérieur.

Pour conjurer le mauvais sort, on fait venir le taleb. Ni l’amulette accrochée au cou d’albâtre de Hiziya, ni les décoctions diverses n’y firent rien. Mal en point, à son chevet S’ayyad, aidée de Khaoula, la servante Hiziya, elle rend l’âme le jeudi 5 décembre 1878. « Sur l’oued Ittel nous avons allumé le feu ; C’est là que la reine, ô ami, me dit adieu. C’est cette nuit-là qu’elle rendit l’âme ; La belle aux yeux noirs dit adieu à ce monde. … On l’emporta vers un pays nommé Sidi Khaled. »

La mort dans l’âme, S’ayyad, « épuisé, affamé et assoiffé, hébété et déguenillé, cheminait sur son cheval sans but précis », implorait les dieux de la steppe de Sidi Khaled afin de lui rendre sa Hiziya.

À l’instars de Azza, Boutheina, Otba, Souda, Zaynab, Salma, Wallada, Khaoula, Mayya et Leïla…, célébrées dans plusieurs poèmes, la belle Hiziya, cette martyre de l’amour,  fut immortalisée grâce au poète Mohamed Benguitoun, qui serait l’ami de S’ayyad, selon l’auteur. Mohamed Benguitoun «  reprit son poème là où il s’était arrêté, transformant la douleur de S’ayyad en chant, brodant, vers après vers, la trame de la passion foudroyée. »

Ô bonnes gens, mon cheval gris en s’élançant m’a anéanti ;

Après la mort de ma bien-aimée, lui aussi s’en est allé !

Dieu a créé la vie et de la mort Il la fait suivre ;

Après eux ma douleur est grande je n’ai plus de raison de vivre.

Lazhari Labter, Hiziya, Princesse d’amour des Ziban, El Ibriz Éditions, Alger, 2017, 296 pages, 1000, 00 DA