Alger | 23 Juin 2018

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La chronique de Pierre Ganz : Conflits armés et déontologie

Contribution Le


Il est un épisode de l’histoire de la presse mondiale un peu oublié. En 1930, la toute jeune Fédération Internationale des Journalistes, la FIJ, crée un Tribunal d’Honneur International des Journalistes chargé d’arbitrer les questions de déontologie du journalisme dans le traitement de l’actualité internationale. La FIJ voulait ainsi "contribuer à établir et à maintenir la bonne entente entre les peuple ".

On peut près de 90 ans plus tard sourire de cette ambition, mais elle dit avec toute la force des survivants de la première guerre mondiale ce qui doit demeurer au cœur de l’ambition de journalistes et des médias. Leur "contribution à la bonne entente entre les peuples" passe par la connaissance des autres, une couverture de la vie des pays et des peuples voisins ou lointains qui ne se limite pas aux stéréotypes et aux préjugés. Tant il est vrai que les conflits naissent aussi de l’ignorance et de l’incompréhension.

Mais quand le conflit est là, il faut en rendre compte*. Les journalistes doivent en être les témoins, pas les otages. Ils doivent se défier de l’exaltation de ces moments souvent peu compatible avec une perception et une analyse sereines de la réalité. Ils doivent raconter avec exactitude ce qui se passe, sans attiser les peurs ou les haines.

Une guerre sans mort n’existe pas. Dire les pertes et montrer les victimes des deux camps, dans le respect de leur dignité, est informer. S’interroger sur la stratégie suivie par l’état-major en considérant les citoyens comme des adultes est informer. "Il faut dire la vérité pour aider à gagner la guerre" disait Neil Sheehan, reporter de l’agence UPI qui a décrit les échecs de l’armée américaine au Vietnam, puis a publié le premier dans le New York Times les célèbres Pentagone Papers.

Mais les médias doivent être responsables. Ils doivent corriger les fausses informations qui ont pu être publiées, et essayer de réparer les dommages créés en revenant sur un sujet mal traité. C’est vrai en temps de paix comme pendant un conflit. Mais dans ce dernier cas, on ne peut oublier que leurs écrits et leurs émissions sont accessibles pour toutes les parties prenantes d’un conflit. Leur travail peut donc avoir un impact sur la sécurité de civils ou sur des opérations militaires. Retenir une information est quelque fois nécessaire pour protéger des vies. La radio RFI a ainsi tu pendant plusieurs jours en 1994 l’endroit où elle avait joint un groupe de personnes dont la vie était menacée, et n’a raconté leur périple que lorsqu’elles ont été mises à l’abri.

Rendre public un projet d’offensive peut être assimilé à un crime de trahison. Dans "Ethique et Déontologie du Journalisme, Marc-François Bernier, professeur agrégé au Département de communication de l’Université d’Ottawa au Canada, aborde la question en regardant au-delà des opérations en cours et demande :"est il vraiment d’intérêt public de révéler à l’avance le jour, le lieu et l’heure d’une opération militaire et de menacer la vie de plusieurs concitoyens, d’affliger leur famille, et de priver en outre la société de jeunes citoyens qui a leur retour pourront contribuer à la prospérité de tous ?"

Si retarder une information peut être responsable, vouloir à tout prix cacher une information négative est contre productif. Dans un monde global, elle sera publiée tôt ou tard, par un autre média ou sur les réseaux sociaux. Le retard excessif, les accommodements avec les faits, les explications oiseuses sur les échecs ou les bavures ne pourront que nourrir théories du complot et méfiance généralisée C’est une force de la démocratie face à des adversaires totalitaires et fanatiques que d’assumer les faits quels qu’ils soient.

Certains, affirmant que le devoir du journaliste est de soutenir l’effort de guerre et la stratégie du gouvernement, poseront que le journaliste doit se soumettre aux intérêts supérieurs du pays. Que la censure est un mal nécessaire. C’est un point de vue de militaire, pas de journaliste. Et lorsque la censure sévit, la responsabilité du journaliste est de dire au public qu’il n’a pas pu l’informer.

Il n’y a pas de démocratie sans liberté d’être informé et d’informer, et pas d’information du public sans journalistes indépendants et responsables. Le camp des journalistes est celui des faits et de l’exactitude. Ils peuvent être patriotes, souhaiter la victoire du pays où ils sont, la défaite d’un ennemi qui menace la démocratie, mais ils ne sont pas des soldats. Ils relatent le conflit, non comme le chroniqueur qui enjolivait les exploits du souverain, mais dans l’intérêt de l’ensemble du public.

Pierre Ganz (http://www.presse-francophone.org)


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