Tunizen

Slim Othmani, président de NCA Rouiba à L’Express DZ (1ère partie)

Fella Midjek Le


Mr Slim Othmani, PDG de NCA Rouiba

« Les décisions prises par le gouvernement affectent dangereusement la rentabilité des entreprises », c’est pourquoi « le marché des boissons aujourd’hui est réellement déstructuré »

« La loi de finances 2018 ne vient pas corriger les incohérences mais vient aggraver la situation », estime Slim Othmani, président de NCA Rouiba, qui propose aux pouvoirs publics une double taxation douanière sur les intrants de production importés pour l’industrie avec un taux de 0% et un autre pour la revente en l’état afin d’encourager la production nationale et les exportations. 

Propos recueillis par Fella Midjek

Express DZ : Quelle est l’histoire de NCA Rouiba?

Slim Othmane :NCA Rouiba est une entreprise appartenant à 100% à la famille Othmani. Elle a été créée en 1966 par mon père et mon grand-père, co-fondateurs. Elle a été gérée par eux et mes oncles au cours des 50 dernières années. Je suis de la 3ème génération et j’ai pris les commandes de l’entreprise au 1er janvier 1999. Elle a toujours été dans l’agroalimentaire, soit dans la conserve de fruits et légumes. Elle a abandonné cette activité entre fin 1999 à 2002 pour des raisons diverses. Il s’agit de raisons logistiques, technologiques et de localisation géographique. L’entreprise commençait à être en milieu urbain et nous ne pouvions plus recevoir la matière première. Nous avons donc basculé vers la production de jus et boissons aux fruits à partir de matières premières pré-transformées. On faisait transformer ces fruits soit localement soit à l’international. Il existe des fournisseurs qui vendent aux producteurs de boissons des matières premières déjà prêtes à utilisation. A partir des années 2000, l’entreprise est devenue productrice de boissons et jus de fruits. En 2005, le capital de l’entreprise a été ouvert à un fonds d’investissement international. En 2014, l’entreprise est introduite en Bourse.

Express DZ : Comment se positionne aujourd’hui NCA Rouiba sur le marché national et international ?

Slim Othmane :Déjà dans l’univers des conserveries des fruits et légumes, NCA Rouiba a été précurseur, innovante et a apporté beaucoup de modernité dans son métier pour offrir des produits à ses consommateurs. Nous continuons à avoir cette image dans l’univers des jus et boissons aux fruits. Nous sommes les premiers à avoir introduit les packs en carton, du PET aseptique, pas de conservateurs dans nos produits, le mélange de jus de fruit avec du lait avec le produit Léo qui a disparu. Le produit Excellence en bouteille plastique aseptique est plébiscité par le consommateur algérien. Notre entreprise tire qualitativement le marché vers le haut. Nous sommes aussi la première entreprise à introduire la distribution directe en terme logistique sur le territoire national. Nous avons aussi  à porter le projet de gouvernance d’entreprise en Algérie.

Express DZ : Comment vous vous situé sur le marché ?

Slim Othmane :Le marché de boissons en Algérie a subi de plein fouet les aléas d’une volonté de l’Etat d’encourager sans discernement la production nationale en octroyant de façon intempestive des avantages fiscaux pour la création d’entreprises. Du coup, il y a eu des milliers de producteurs de boissons qui se sont lancés en Algérie. Ils sont 1 400 producteurs enregistrés dont 200 à 250 effectivement lisibles sur le marché. Ce qui est énorme puisque cela représente plus de 40 fois la taille de marchés en capacités installées. Ce qui est une véritable aberration. Ce qui nous permet de dire clairement que l’Etat n’a pas la mesure de l’impact de ses décisions en termes d’avantages fiscaux accordés aux entreprises. Il n’a pas analysé les secteurs à la lumière de ces avantages ou du nombre de projets. A un moment donné il fallait tirer le frein. Il a été tiré mais c’est trop tard car cela a créé de grandes distorsions sur le marché.

Express DZ : Quelles en sont les conséquences sur la filière boissons ?

Slim Othmane: Beaucoup d’acteurs, ne pouvant plus opérer normalement, se sont retrouvés dans la situation ou ils devaient recourir à des pratiques anticoncurrentielles et déloyales telles que les sans factures, à casser les prix, qui ont fait que le marché des boissons aujourd’hui est réellement déstructuré. Ajouter à cela toutes les décisions prises par le gouvernement en matière d’importation d’intrants de production contribue à affecter dangereusement notre productivité et compétitivité sur le marché international.

 Nous avions des ambitions à l’international qui sont quelque peu refroidies. Quand nous devons acquérir des intrants qui ne sont pas fabriqués en Algérie et nous voulons un produit aux standards internationaux, le processus de décision est compromis et donc il n’est plus possible de répondre à la demande internationale. Du coup, il n’est plus possible d’exporter.

 Aujourd’hui, nous avons perdu une bonne part par l’atomisation du marché qui a affecté tous les acteurs mais nous restons entre la position de leader ou numéro 2.

 Nous sommes leader en qualité, en innovation, en termes d’image mais pour moi en tant que président j’estime que ce n’est pas suffisant.

 Les décisions prises par le gouvernement affectent dangereusement la rentabilité des entreprises. Il existe beaucoup de facteurs qui ne plaident pas pour un fonctionnement serein de l’entreprise.

 Il faut intégrer des facteurs pour préserver une place de leader effectif qui respecte l’éthique, respectueux des règles de jeu du marché, celles de la  concurrence, la règlementation et la loi, le consommateur, les employés, les actionnaires. Ce qui n’est pas le cas.

Express DZ : Pourtant c’est l’une des rares filières qui s’est organisée en association de professionnels…

Slim Othmane: L’Association des producteurs algériens de Boissons (Apab) fait beaucoup d’efforts pour sensibiliser les producteurs à cette éthique dans les affaires, vis-à-vis des pouvoirs publics, vis-à-vis du consommateur. Elle est très transparente vis-à-vis du consommateur algérien. Ce qui fait sa force.

 On observe des changements de la part de certains opérateurs qui ont bien compris l’intérêt d’être unis et de n’avoir rien à ce se reprocher pour pouvoir parler d’égal à égal avec les pouvoirs publics. Ces derniers ne doivent pas avoir une image négative de nous, nous faire des reproches et ne plus écouter nos doléances.

Express DZ : Quelles sont les conséquences de la loi de finances (LF) 2018 sur le climat des affaires ?

Slim Othmani: Cette loi de finances ne répond pas du tout aux attentes des consommateurs. Elle ne répond pas aux trois questions posées par les pouvoirs publics : Réduire les importations, Encourager la production nationale, Développer les exportations. La façon de les traiter à travers la LF 2018 sont incompatibles les unes avec les autres. Un exemple très simple : On (gouvernement) veut réduire les importations et encourager la production nationale. Cela ne signifie pas handicaper l’outil industriel national. Or, dans la loi de finances, cette réduction des importations s’accompagne, de façon étrange, d’une compromission de l’outil industriel puisque les intrants de production sont interdits à l’importation. En fait, on réduit les importations et la production nationale. C’est incohérent ! L’autre incohérence, on veut développer les exportations mais on ne met pas l’outil industriel en situation de compétitivité. C’est-à-dire qu’il va avoir des capacités utilisées suffisamment bonnes pour pouvoir être compétitif au niveau international donc avoir accès à des intrants industriels à des prix compétitifs sur le marché international ou local. D’avoir accès à des intrants industriels de qualité qui répondent aux exigences du consommateur international. Cette loi de finances compromet cela.

Express DZ : Que proposez-vous alors ?

Slim Othmani : Ce que nous essayons de vendre comme idée aux pouvoirs publics à laquelle ils restent complètement sourds : Tous les pays ont des tarifications douanières pour l’industrie et d’autres pour la revente en état. Cette approche est bien comprise par certains cadres supérieurs de l’administration algérienne mais elle ne l’est pas au niveau supérieur de l’Etat. C’est assez étrange ! Quand on veut développer sa production il faut la mettre en situation de compétitivité. Cela veut dire, 0% de droits de douanes pour les intrants de production. J’ai besoin d’un intrant, je le prends au taux de 0% et s’il est fabriqué locale je vais l’acheter aux meilleures conditions car celui qui le fabrique localement s’il est industriel il bénéficie de droits de douanes à 0%. Cette philosophie de mise en cohérence n’est pas encore d’actualité au niveau des décideurs.

Express DZ : Vous avez parlé d’incohérence sur le plan fiscal dans les médias. Quelles sont-elles

Slim Othmani : L’incohérence fiscale est dans la multiplication des taxes de façon arbitraire sans réfléchir pour répondre simplement à la problématique du déficit budgétaire. Pour un besoin d’argent, on augmente les impôts. On produit ainsi deux choses : D’un côté, on provoque une baisse de la consommation, ce qui est désirée par les pouvoirs publics. De l’autre côté, on entraine une baisse de la production. Avec la baisse de la production, le consommateur se tourne vers les produits importés. Donc, on ferme l’importation pour maintenir un niveau de production acceptable. Franchement, c’est des calculs d’épicier, sans aucune vision économique pour le pays. On ne mesure pas le fait en pourcentage, en chiffre d’affaires et sur la partie intrants importés, cela revient très cher à l’entreprise.

 Une taxe qui passe de 0,4% à 1%, on multiple par 2 la valeur de la taxe. Aujourd’hui, la contribution aux caisses de sécurité sociale sur les importations algériennes est passée de 0,4% à 1%. Elle est de 40 milliards de dollars, 0,4%  de cette somme c’est 160 millions de dollars de contribution pour passer à plus de 400 millions de dollars. C’est énorme ! En plus, augmenter cela brutalement.

La TAP (Taxe sur l’activité professionnelle) est handicapante. Elle est complètement incohérente avec une vision de développement local. Le fait d’ignorer les activités de services et les pénaliser fortement. C’est une incohérence dans la vision économique qu’on a pour le pays. La loi de finances 2018 ne vient pas corriger les incohérences mais vient aggraver la situation. Sur certains aspects, elle a peut-être simplifié deux ou trois choses mais cela reste symbolique. Ce qu’il faut regarder est la cohérence d’ensemble. Est-ce qu’on s’inscrit dans un schéma cohérent d’une politique économique qui va porter une réelle vision pour l’Algérie ? La réponse est non !


2ème partie et fin: Slim Othmani, président de NCA Rouiba, Partenariat public-privé : « On n’a pas vraiment débattu de la question »


Vous trouverez aussi des extraits de l'entretien sur notre chaîne youtube L'express DZ.

Qui est Slim Othmani ?

De formation ingénieur en réseaux, Slim Othmani est né et a grandi en Tunisie puis il part au Canada où il a travaillé. Ayant une très forte sensibilité agro-industrielle, son vécu s’est fait dans ce secteur. C’est ainsi qu’il a repris l’entreprise familiale NCA Rouiba en 1999. A son retour du Canada en 1991, il s’est d’abord occupé  d’autres projets familiaux, se décrit-il.

Ooredoo Switch


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