Alger | 23 Mai 2018

L’urgence d’une nouvelle gouvernance

Contribution Le


Dr Abderrahmane MEBTOUL, Professeur des Universités, expert international

L’Algérie  contrairement aux discours pessimistes démobilisateurs, connaissant certes une situation difficile, ne traverse pas une crise financière mais une « crise de gouvernance, risquant, si l’on n’y prend pas garde, de se transformer en crise financière horizon 2020. Les différents mouvements sociaux que connait l’Algérie actuellement reflètent une dynamique sociale normale que connaissent  maints pays. Il s’agit d’imaginer de nouvelles méthodes de gestion  sociales loin  des schémas périmés du passé, responsabilité du gouvernement,  afin d’éviter  l’affrontement direct citoyens forces de sécurité qui  rompt la confiance  envers l’Etat. Il ne suffit pas  de gérer la problématique des conflits  sociaux   par décret, mais de changer le modèle de gouvernance ne pouvant  plus réaliser une politique économique et sociale  copiée sur les schémas des années 1970. Tout cela renvoie à l’efficacité et à la transparence  des institutions qui doivent coller à la nouvelle réalité économique et sociale,  objet de cette présente contribution

Professeur des Universités, Abderrahmane Mebtoul,  expert international

1. La sinistrose source  de tensions sociales

Il faut éviter cette vision  de sinistrose ou des déclarations de certains  responsables avec des contradictions souvent  de ministres,  ignorant tant les profondes mutations sociales internes que les mécanises monétaires. Il  y a lieu d'éviter des déclarations sans analyses objectives, déclarations qui peuvent engendrer des tensions sociales inutiles et accroître  les tensions inflationnistes comme cette déclaration d’un Ministre le 28/01/2018  que le cours officiel du dinar devrait être aligné sur celui du marché parallèle ce que ne demande  même pas le FMI. Un ministre du commerce qui parle au nom du Ministre des finances  de la politique monétaire, alors que  chaque ministre doit se cantonner dans ses prérogatives selon l'adage « chacun son métier et les vaches seront bien gardés ». La surveillance de la cotation de la monnaie relève exclusivement de la banque d'Algérie, institution sous la haute autorité de son Excellence Mr le Président de la République et non de l'exécutif. Comme on  ne gouverne pas par  la peur, vision bureaucratique du passé   mais  par le dialogue productif.  Ceux par exemple qui nous disent que nous nous dirigeons vers une crise semblable à celle de 1986, que nous ne pouvons payer les salaires et les  retraités, ignorent qu’à cette époque l’Algérie croulait sous l’effet de la dette, et les caisses de l’Etat étaient vides.  A fin 2017, les réserves de change sont arrêtées à 95/96 milliards de dollars et la dette est inférieure à 6 milliards de dollars.  A court terme, contrairement à certaines supputations, j'écarte une implosion sociale du moins  pendant ces deux prochaines années, sous réserve de  revoir le mode de gestions sociale,  rendant urgent une stratégie de développement fiable dès maintenant, (gouverner c'est prévoir) et ce   pour cinq raisons principales  Premièrement, l'Algérie n'est pas dans la situation de 1986, où les réserves de changes étaient presque inexistantes avec un endettement qui commençait à devenir pesant. Avec 95/96 milliards de dollars de réserves  fin  2017 et une dette extérieure inférieure à 6 milliards de dollars, ces réserves de changes, richesses virtuelles qu'il s'agit de transformer en richesses réelles, si elles sont bien utilisées, peuvent servir de tampon social. Deuxièmement, vu la crise du logement, le regroupement de la cellule familiale concerne une grande fraction de la population et les charges sont payées grâce au revenu familial global (même marmite, paiement des charges). Mais il faut faire attention: résoudre la crise du logement sans relancer la machine économique prépare à terme l'explosion sociale. Comment voulez-vous qu'un ménage vivant seul avec moins de 50.000 dinars/mois net puisse subvenir à ses besoins? Troisièmement, grâce à leur travail, mais également aux mesures populistes, bon nombre de bas revenus ont bénéficié de logements sociaux presque gratuits, pénalisant les couches moyennes honnêtes qui ont mis des décennies de travail pour se permettre un logement décent, permettant aux familles algériennes une accumulation sous différentes formes. Cependant, il suffit de visiter les endroits officiels de vente de bijoux pour voir qu'il y a «déthésaurisation» et que cette épargne est, malheureusement, en train d'être dépensée face à la détérioration de leur pouvoir d'achat. Cela peut tenir encore deux à trois ans. A la fin de cette période tout peut arriver. Quatrièmement, l'Etat, malgré des tensions budgétaires qui iront en s'accroissant, les dispositions de la loi de finances 2018,  continuent à subventionner les principaux produits de première nécessité. En revanche, à terme il s'agira de cibler les subventions qui, généralisées, sont insoutenables pour le budget. Cinquièmement,, la sphère informelle, produit de la bureaucratie, des dysfonctionnements des appareils de l'Etat, du manque de visibilité de la politique socio-économique (gouvernance locale et centrale) contrôlant 40% de la masse monétaire en circulation, contrôlant 65% des produits de première nécessité et employant plus du tiers de la population active joue le rôle de tampon social. C'est la rente des hydrocarbures qui joue la fonction de vases communicants entre différentes sphères économiques et sociales, devant être au centre ou directement à la périphérie pour pouvoir capter cette rente, expliquant que la réforme du système financier, enjeu important du pouvoir et des rapports de force, lieu de distribution de la rente, malgré bon nombre de promesses, tarde à se réaliser.

2. Démocratie participative par la reformulation de la fonction de l’Etat

Il convient maintenant de se demander : que doit faire l’Algérie  pour mettre en place une bonne gouvernance condition d’un développement multidimensionnel et d’atténuation des tensions sociales ?   Aussi,  il est important de cerner ce concept en vogue actuellement devant nécessairement faire le pont entre la micro- gouvernance et de macro- gouvernance, existant des liens dialectiques  entre la gouvernance politique et la gouvernance d’entreprise ce qui rend difficile de responsabiliser le manager  de l’entreprise publique en l’absence d’autonomie relative dans la gestion, devant se poser la  question:  qui est propriétaire d’une entreprise publique en cas de mauvaise gestion ? S’est –on soucié de la cohérence des institutions gouvernementales, à l’optimalité gouvernementale ou au niveau local où la responsabilité administrative devrait être couplé avec une homogénéisation économique et sociale d‘où l’importance du concept d’éco- pôles régional. Car excepté l’éducation et la santé qui selon le PNUD et tous les organismes  internationaux qui sont le fondement du développement et paradoxe qui connaissent actuellement une véritable ébullition sociale,  les autres segments en Algérie  vivent du transfert de valeur de la rente des hydrocarbures, renvoyant à la distinction nécessaire entre les concepts de traitement et de salaires, et du calcul du taux de chômage réel souvent sous estimé pour des raisons politiques  En effet, comment ne pas constater le décalage entre la planification budgétaire et les priorités sectorielles ; l’absence d’interventions efficaces dues à un morcellement du budget résultant de la séparation entre le budget d’investissement et le budget de fonctionnement (récurrent) ; des passifs éventuels potentiellement importants, des écarts considérables entre les budgets d’investissement approuvés et les budgets exécutés; des longs retards et des surcoûts pendant l’exécution des projets, ce qui témoigne de la faiblesse de la capacité d’exécution des organismes d’exécution. Ces enjeux institutionnels et de gouvernance qui contribuent largement à limiter la réussite des projets à alourdir les coûts, renvoient à la faiblesse des réformes institutionnelles et micro-économiques, à l’instabilité juridique et souvent au retour vers le dirigisme étatique, à ne pas confondre avec le rôle stratégique de l’Etat régulateur en économie de marché concurrentielle, le programme de réformes étant à la traîne dans les domaines tels que la privatisation des entreprises publiques sur des bases transparentes, la modernisation du secteur financier et dans des domaines de la gouvernance tels que la réforme de l’administration fiscale et de l’appareil judiciaire. Dans ce cadre, il  y a urgence d’une plus grande efficacité de la dépense publique face à la crise,  l’inefficacité accroissant les tensions sociales et budgétaires notamment des services collectifs  du fait que  ces segments sont importants en tant qu’éléments devant favoriser la création de surplus, la fonction étatique devant s’inspirer des normes économiques spécifiques dont on ne peut leur appliquer les principes de productivité des entreprises. Pourtant la difficulté de quantification n’exclut en aucune manière l’analyse qualitative, existant à la lumière de l’expérience des pays développés des instruments pour améliorer la gestion. Les travaux d’analyse, des coûts / avantages sociaux, les techniques américaines du Planning programming budgetary system (PPBS) ou françaises, technique de la rationalisation des choix budgétaires reposant sur la décomposition des dépenses publiques par objectifs aux moindres coûts, sont d’un apport appréciable pour les audits sur les services collectifs afin de tester de leur efficience. Il s’agit au sein de sous-sections compartimentées de définir une fonction -objectif permettant d’atteindre l’optimum sous réserves de contraintes tant internes qu’externes. Mais globalement  l’efficacité   des  institutions doit reposer sur une vision stratégique renvoyant à l’approfondissent de al réforme globale. D’où l’importance d’ une redéfinition du nouveau rôle de l’Etat dans le développement économique et social et d’une manière claire le droit de propriété, donc les relations entre l’Etat et le marché qui doivent procéder d’une démarche pragmatique par une définition des règles incitatives ; la production d’une culture politique participative, une communication institutionnelle efficiente  et   l’élaboration d’un nouveau consensus politique permettant de dégager une majorité significative dans le corps social en faveur des réformes. Il s’agit là d’une entreprise d’envergure consistant principalement à  réorganiser le champ de l’information et de la communication pour plus de concurrence car l’information en ce XXIème siècle n’est plus le quatrième pouvoir mais le cœur du pouvoir même; réorganiser le mouvement syndical et associatif dont la promotion de la femme signe de la vitalité de toute société ;  la réforme de la justice par l’application et l’adaptation du Droit tant par rapport aux mutations internes que du droit international ; adapter le système éducatif, centre d’élaboration et de diffusion de la culture et de l’idéologie de la résistance au changement et à la modernisation du pays ; la révision du foncier dans l’agriculture et une nouvelle politique de gestion de l’eau, cette or bleu qui risque de faire l’objet de guerres fratricides durant le XXIème siècle et concernant d’ailleurs tous les continents mais particulièrement l’Afrique ( le cas des eaux du Nil qui traverse plusieurs territoires pour l’Afrique est à méditer) et enfin  la  réforme du système financier qui est un préalable essentiel à la relance de l’investissement privé national et étranger, les banques publiques et privées étant au cœur d’importants enjeux de pouvoir entre les partisans de l’ouverture et ceux de préservation des intérêts de la rente. La réforme du système financier  est considérée, à juste titre, comme l’indice le plus probant de la volonté politique des Etats d’ouvrir ou non l’économie nationale à la libre entreprise. 

3. Pour plus de cohésion et solidarité  intra- socioprofessionnelle et inter –régionale

D’une manière générale,  la réussite des  réformes institutionnelles et l’optimalisation de la  dépense publique  impliquent plus de décentralisation à ne pas confondre avec l'avatar néfaste du régionalisme  et  de la   déconcentration qui renforce la bureaucratisation ainsi que de nouvelles formes de protection sociale. La vision centralisatrice jacobine annihile les créativités   et la régionalisation économique  est une voie salutaire pour bon nombre de pays  évitant l’autoritarisme d’en haut de peu d’efficacité tant économique que sociale impliquant des institutions appropriées. Dès lors, une  réorganisation du pouvoir local dont la base est la commune, pour une société plus participative et citoyenne s’impose, réorganisation fonction de la revalorisation de la ressource humaine renvoyant à l’urgence de la révision du statut de la fonction publique et du système fiscal. Les collectivités locales doivent se préparer à une mutation radicale devant faire passer du stade de collectivités locales providences à celui de collectivités entreprises responsables de l’aménagement du développement et du marketing de leur son territoire.. Pour répondre à cet enjeu majeur, on doit miser sur la valorisation du territoire et l’organisation du développement autour d’espaces équilibrés et solidaires (éco- pôles qui regrouperaient universités- centres de recherche- entreprises- chambres de commerce- administrations) tenant compte de l’urgence d’une urbanisation maîtrisée (actuellement anarchique avec des coûts directs et indirects faramineux) et de la protection de l’environnement et du cadre de vie qui se dégradent de jour en jour . Il ya urgence de la mise en place de nouveaux mécanismes de régulations sociales devant revoir la gestion des caisses de retraite et de la sécurité sociale, les subventions ciblées devant dorénavant être budgétisées non plus au niveau des entreprises mais sur le budget de l’Etat. L’avenir est dans une plus grande flexibilité de la force de travail reposant sur une formation permanente et notamment dans les gisements importants d’emplois sur les activités de services, des emplois de proximité, ce qui impliquera le développement important dans les années à venir des services marchands rendus nécessaires par l’élévation du niveau de qualification.  C’est dans ce cadre qu’il y a lieu de distinguer plusieurs formes de protection.  Outre toutes les entités religieuses d’assistance qui dans les sociétés traditionnelles jouent un rôle souvent important, fondamentalement nous avons quatre institutions qui jouent un rôle décisif dans la couverture des risques de l’existence, et ceci d’une manière à la fois concurrente, complémentaire et solidaire : la famille et la tribu, l’entreprise, les marchés et l’Etat.  Premièrement la famille et la tribu peuvent être considérées, d’un point de vue économique, comme une « petite société d’assurance », où l’on mutualise les risques. Encore que la contraction de la famille élargie, le développement de l’instabilité familiale, l’éclatement des tribus pour des raisons de mutations sociologiques et économiques surtout avec l’exode et le taux d’urbanisation ont en quelque sorte appelée de nouvelles formes d’interventions de l’Etat, qui avec des moyens financiers limités a accentué le divorce Etat/citoyens.. -Deuxièmement l’entreprise est appelée à l’avenir  à jouer comme facteur de gestion des risques de l’existence. Cette question du partage des risques ouvre le débat concernant le développement d’un nouveau  mode de développement, ni capitalisme sauvage, ni bureaucratie-étatique,   fondé à la fois certes sur l’efficacité mais également sur une profonde justice sociale.  Le troisième acteur historique de la protection sociale, ce sont les marchés. .. L’épargne, l’assurance et la prévoyance ont été posées dès le début du XIXe siècle comme le principal moyen de se protéger contre les risques de l’existence -Enfin, quatrièmement, entre ces trois ensembles d’institutions famille/tribus, entreprise, marchés, intervient l ‘Etat dont la fonction a largement évolué en tant qu’institution en intervenant en matière de protection sociale comme employeur, pour aménager le statut des fonctionnaires et avec l’institution de la Sécurité sociale, l’Etat fait de la protection sociale une de ses fonctions fondamentale.

En résumé l’Algérie est un grand pays et a toutes les potentialités de relever les nombreux défis. Les  discours de sinistrose, sans analyse objective, répondent à des calculs politiques étroits  et  sont source  de déstabilisation.  Je considère que le rôle de l’intellectuel n’est pas de fonctionner aux ordres, de produire des louanges par la soumission qui est contre-productive pour le pouvoir lui-même en contrepartie d’une distribution de la rente, mais d’émettre des idées constructives, selon sa propre vision du monde, par un discours de vérité pour faire avancer la sociétéMéditons ces réflexions  pleines de sagesse  de John Maynard KEYNES grand économiste du XXème siècle pour qui « il vaut mieux que l’homme exerce son despotisme sur son compte en banque personnel que sur celui de ses concitoyen »,  du grand philosophe Aristote : « le doute est le commencement de la sagesse » et de  ce proverbe amazonien « quand on rêve seul, ce n’est qu’un rêve mais quand on rêve tous ensemble, c’est déjà le commencement de la réalité0 Dans ce cadre,   à  court terme, bien que la situation soit difficile avec les tensions budgétaires, contrairement aux supputations de certains méconnaissant la morphologie sociale, ou de certains faisant peur avec le calcul de préserver le statu quo en différant les réformes nécessaires versant toujours dans l'alarmisme, sans proposer de solutions réalistes , l’Algérie n’est pas en crise financière mais a besoin d’une nouvelle gouvernance Mais attention à l’autosatisfaction : Il suffit d'aller enquêter dans les quartiers d'Algérie et de recueillir les sentiments des citoyens, loin des bureaux climatisés de nos bureaucrates, pour constater qu'il existe une véritable crise morale, un sentiment d'injustice sociale et de révolte latente surtout d'une jeunesse désespérée de son avenir.  L’Algérie a un répit seulement de trois ans pour changer de cap et éviter de vives tensions sociales 2019-2020. La situation peut être maîtrisable, sous réserve d'une plus grande rigueur budgétaire et d'une lutte contre les surcoûts, le gaspillage et la corruption renvoyant au mode de gouvernance. Faute  de réformes structurelles, évitant les replâtrages, le retour au FMI sera inévitable à l'horizon 2019-2020, avec d'inévitables tensions sociales et politiques avec des incidences géostratégiques  facteur de déstabilisation de toute la région méditerranéenne et africaine (voir notre interview 28/12/2017 au quotidien American  Herald  Tribune).


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